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  • : Michel Sorin
  • : Le MRC 53 est la structure mayennaise du Mouvement Républicain et Citoyen, qui a pour but de rassembler la gauche républicaine à partir, notamment, des idées de Jean-Pierre Chevènement, l'un de ses fondateurs (celui-ci a souhaité s'éloigner du MRC en 2015). Le MRC a pris le relais du Mouvement des Citoyens (MDC) après les élections de 2002. En février 2019, le MRC a co-fondé la Gauche Républicaine et Socialiste (GRS), en continuant d'exister, au moins jusqu'à son prochain congrès, en décembre 2020.
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31 juillet 2006 1 31 /07 /juillet /2006 10:23

 

Réunion publique du CLUB LAICITE

« Choc des civilisations ou dérivatifs de choc ? »

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

Depuis une dizaine d’années, depuis que l’universitaire américain Samuel Huntington a publié son livre au titre en français sans équivoque, « Le choc des civilisations », ce thème est peu à peu devenu trop souvent une grille de lecture et d’interprétation des évènements du monde. Les attentats du 11 septembre 2001 ont semblé donner du crédit à cette thèse. Et, incontestablement, la guerre menée en Irak depuis trois ans l’a confortée. Mais, au-delà des apparences et des évidences trop faciles, qu’en est-il réellement ? Existe-t-il une confrontation entre d’une part une civilisation, qui serait occidentale, et d’autre part une religion qui serait par nature plus islamiste qu’islamique ? Des deux côtés, certains voudraient nous le faire croire. Les fondamentalistes chrétiens et les intégristes musulmans, sans compter quelques littéralistes juifs, se nourrissent respectivement de cette vision de l’histoire et s’alimentent mutuellement de leur opposition qui, bien qu’irréductible dans la vie quotidienne, se ressemble tellement dans le ciel des idées.

 

Certes, il est vrai que, depuis bientôt quatorze siècles, depuis l’Hégire en 622, l’Occident et l’Islam, l’Islam et l’Occident se sont souvent affrontés. Mais, il est tout aussi vrai que durant ces mêmes quatorze siècles, il y eut encore plus de conflits tant au sein de l’Occident qu’au sein de l’Islam. Ces conflits pouvaient avoir des causes religieuses. Orthodoxes et catholiques s’opposèrent avec violence, et le pillage de Constantinople par la quatrième croisade en 1204 a encore été évoqué récemment dans les Balkans. Catholiques et protestants se combattirent longtemps au sein de l’Occident, et leur hostilité n’est pas toujours achevée, comme nous le montre encore l’Irlande du Nord. Sunnites et chiites n’ont pas fini la guerre qu’ils se mènent au sein de l’Islam depuis la bataille de Karbala en 680, comme le montrent chaque jour les attentats d’Irak ou du Pakistan. Et puis, tous ces conflits pouvaient avoir des prétextes religieux, mais surtout des causes purement politiques ou des visées économiques.

 

Au cours du quasi millénaire et demi écoulé depuis l’Hégire, il n’y eut pas que des oppositions sanglantes. Il exista aussi des moments de coopération intense. C’est par l’Espagne musulmane, et Andalouse, que parvinrent à Paris la science et la philosophie grecques, qui avaient été oubliées depuis longtemps en Occident. Cet apport fut décisif pour son réveil intellectuel. Plus tard, François Ier sut trouver l’alliance de Soliman le Magnifique pour ouvrir un front de revers contre Charles Quint, dont les possessions encerclaient alors la France. Le succès de cette manœuvre diplomatique fut limité. Les Turcs devaient simultanément combattre à l’est contre la Perse, dominée depuis peu par les Séfévides musulmans chiites.

 

J’arrête ici les évocations historiques. Mais, n’oublions pas que l’histoire appartient à l’espace public, parce qu’elle se fonde sur les faits remis dans le contexte de leur époque et de leur espace, en s’efforçant de tendre vers l’impossible objectivité. Bannissons hors du débat public la mémoire, qui enferme le passé dans la subjectivité de chacun, que chacun soit un groupe ou un individu. Laissons la mémoire dans le particulier de chaque conscience, dans la sphère privée de chaque être humain. Les mémoires poursuivent à travers le temps les haines, dont les causes ont disparu, dont les motifs sont oubliés, dont les responsables sont morts. Les mémoires crient vengeance jusqu’à l’épuisement des protagonistes. Au contraire, l’histoire demande de comprendre pour ne plus recommencer les mêmes erreurs, les mêmes crimes. On peut toujours vouloir agiter la croisade contre le djihad, ou l’inverse. On peut toujours vouloir brandir les martyrs d’ici contre les victimes de là-bas. On peut toujours vouloir dresser la liste infinie des accusations mutuelles à partir d’un passé plus ou moins reconstitué, mythifié, imaginé. On ne construit pas l’avenir à coup de repentances et de contritions. On ne construit pas l’avenir avec des éternels coupables et des innocents par nature. L’avenir en commun suppose la vérité dans toute sa complexité, sans facile manichéisme.

 

La réalité aujourd’hui est moins le choc des civilisations que la mondialisation libérale, que la mise en concurrence des civilisations pour le plus grand profit du marché. Les termes de cette concurrence ne se trouvent ni dans la Torah, ni dans l’Evangile, ni dans le Coran. Les termes de cette concurrence se trouvent dans les codes du Travail et surtout dans l’absence de code du Travail. La compétition n’est pas entre Bouddha, Confucius, Jésus et Mahomet. La confrontation est entre les législations sociales ou même l’absence de législation sociale. De cette mêlée ouverte, le pays qui semblera sortir victorieux sera le moins-disant social et le moins-disant environnemental. Le choc des civilisations est un dérivatif, qui permet de dissimuler la course aux dividendes, l’enrichissement des plus riches, l’exploitation des plus pauvres, à l’échelle planétaire.

 

Bien sûr, il existe des extrémistes. Bien sûr, il existe des terroristes. Bien sûr, il existe des fanatiques. Les responsables des attentats aveugles doivent être condamnés sans faiblesse et sans hésitation. Mais tous ces comportements répréhensibles, tous ces actes odieux, servent aussi d’alibis à d’autres, sont aussi utilisés à cacher les véritables enjeux, permettent de parler d’autres sujets que de la domination sans borne du capital, détournent l’attention des problèmes graves que connait l’humanité tout entière. Mais, n’est-il pas préférable pour les couches sociales dominantes et dirigeantes au niveau mondial de favoriser les antagonismes entre les hommes à partir de leur religion, de leurs origines ethniques ou de la couleur de leur peau, plutôt qu’en fonction de leur place dans le circuit économique ?

 

Qui en France prône la discrimination positive, sinon Nicolas Sarkozy et les patrons de l’Institut Montaigne, dirigé par Claude Bébéar, le président du conseil se surveillance d’AXA ? Benoîtement, ils la présentent comme une idée généreuse destinée à combattre et à compenser les discriminations négatives réelles, dont sont victimes nos concitoyens issus de l’immigration ou de l’Outre-Mer. En réalité, elle enfermerait tous les Français dans des catégories sur le critère de leur naissance, les opposant définitivement les uns aux autres sur des bases communautaires. Elle mettrait fin à l’égalité entre les citoyens, conquête essentielle de la Révolution. Elle aggraverait la déconstruction de la République. Elle participerait au démantèlement de la France. Et, loin de mettre fin aux discriminations, elle n’en ajouterait qu’une de plus, car même positive une discrimination reste une discrimination.

 

A juste titre, certains disent qu’il faut bien contrer la montée actuelle du racisme, de l’antisémitisme et du communautarisme en France, mais aussi dans d’autres pays, notamment européens. Ils ont raison. Mais cette montée inquiétante est pour une bonne part la conséquence de la crise économique et du chômage de masse persistant, notamment chez les jeunes. Les idéologies d’exclusion, les discours de haine et les démagogues racistes sont à l’œuvre depuis toujours. Mais ils ne rencontrent une réelle audience que dans des situations économiques dégradées. Regardons la situation actuelle de notre pays et nous n’avons, malheureusement, aucune peine à comprendre leur succès.

 

Les tensions raciales, ethniques ou religieuses détournent l’attention des problèmes économiques. Le social se réduit alors aux relations inter communautaires. La responsabilité des difficultés est attribuée à l’« Autre ». C’est le discours nauséabond sur l’étranger qui vient manger le pain du travailleur français, en lui volant son emploi. En même temps, le discours moralisateur inverse sur le thème, « Tous responsables, tous coupables », permet de donner mauvaise conscience au plus grand nombre pour les paralyser ou pour les contraindre à se « racheter ». La solution, qui consisterait à donner à certains des bon points en fonction de leurs origines et, donc, à d’autres des mauvais points, ne ferait qu’aggraver les divisions au sein de la société. Mais ces divisions protègent le système en place, les situations acquises et les dividendes confortables.

 

Les idéologues libéraux de la discrimination positive confondent l’espace du débat public avec un marché, où les citoyens seraient assimilés à de simples consommateurs. Leur logique conduirait à terme à instituer une représentation populaire à partir de quotas. Alors, l’Assemblée Nationale ne serait plus que l’un de ces « panels », que les publicitaires consultent pour tester les réactions du public. Ainsi, ils savent comment emballer une lessive ou des couches-culottes afin de mieux les vendre. L’élaboration de la loi serait à l’encan. Elle ne résulterait plus de la recherche de l’intérêt général, mais de compromis durement négociés, pour ne pas dire marchander, entre les communautés.

 

La discrimination positive contredit le principe de laïcité. Celui-ci institue la séparation entre l’espace public et la sphère privée. La religion, l’origine ethnique ou encore les préférences sexuelles relèvent désormais de la sphère privée. En les réintroduisant dans l’espace public, non seulement on transgresserait le principe de laïcité, mais on accepterait un retour en arrière. Chacun devrait déclarer publiquement des caractéristiques qui lui appartiennent en propre et qui ne regardent que lui, et encore s’il s’y intéresse. Par exemple, nul aujourd’hui n’est obligé de s’intéresser à son arbre généalogique. Dans la société de messieurs Sarkozy et Bébéar, chacun devrait prendre au moins partiellement en compte ses ancêtres.

 

Avec la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’Ecole de la République, nous avons certes remporté une victoire. Mais nous savons qu’elle reste fragile. Au nom de la tolérance, tous les communautaristes espèrent toujours arriver à la faire abroger. Nous savons aussi que d’autres offensives se préparent sur les programmes scolaires ou les menus des cantines. Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle de 2007, nous devrons être vigilants, pour que ne soient pas imposées aux Français des mesures qui iraient contre l’esprit de laïcité. Surtout, nous devons rester méfiants vis-à-vis de l’Union européenne. Nous n’oublions pas que le projet de constitution européenne, que le peuple français a largement rejeté le 29 mai 2005, contenait des dispositions en contradiction manifeste avec notre conception de la République et donc d’une société laïque. Or, nous voyons bien que les européistes cherchent à quand même revenir sur l’expression du suffrage universel, soit en préparant des modifications marginales au projet initial, soit en l’introduisant en pièces détachées dans notre législation nationale.

 

Sur le plan international, la guerre d’Irak illustre cette utilisation d’un choc des civilisations, dont le communautarisme est le prolongement interne. Le prétexte en fut la lutte contre le terrorisme et les armes de destruction massive. Le territoire irakien est devenu pour partie un sanctuaire du terrorisme. Elle a donné aux terroristes des arguments pour recruter. En Mésopotamie, aucune arme de destruction massive n’a été trouvée. En revanche, l’antique Perse voisine a compris la leçon et cherche à se doter de l’arme nucléaire, au risque d’un nouveau conflit aux conséquences incalculables. Mais le véritable but de la guerre d’Irak était ailleurs. Il était le contrôle des ressources pétrolières de ce pays par les compagnies américaines.

 

Cette guerre et le comportement de la soldatesque américaine humilient profondément le monde musulman. Le sort réservé aux prisonniers irakiens par leurs geôliers américains a même porté cette humiliation à un paroxysme. L’Europe, dont tant de pays se comportent en supplétifs des Etats-Unis, est confondue avec ces derniers dans la même réprobation. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner de l’ampleur prise par l’affaire des caricatures de Mahomet. Car, qui au Caire, à Karachi ou à Casablanca, pour ne pas parler de Damas ou de Téhéran, lit la presse danoise ? Au-delà de toute manipulation, et il y eut des manipulations, les manifestations de rue montrent la forte animosité des populations musulmanes contre les pays du Nord. En même temps, les images de cette animosité permettent aux élites dirigeantes du Nord de laisser se développer chez elles un sentiment diffus de crainte. Et, cette peur contribue, sinon à faire oublier, du moins à atténuer la perception de la situation économique réelle et du vertigineux accroissement des inégalités.

 

Face à cette situation, il convient d’abord d’isoler et de réduire les extrémistes de tous bords par les moyens appropriés, en les isolant politiquement et, s’ils transgressent la loi, en les faisant condamner par la justice. Si la répression est nécessaire, ne sombrons pas dans un angélisme naïf, nous savons qu’elle reste insuffisante. De plus, employée sans discernement, elle devient contre productive. Mais, surtout, il convient de ne pas se laisser piéger par la lutte indispensable contre le terrorisme. Je crains moins les mesures que certains qualifient trop facilement de liberticides, que l’information spectacle, que l’information catastrophe, qui pour essayer de gagner une part d’audience donne une vision déformée de la réalité, et qui apporte de l’eau au moulin des démagogues.

 

Ensuite, nous devons militer pour une société internationale plus juste et plus équilibrée, où l’indépendance et la souveraineté de chaque peuple, de chaque nation, seront effectivement respectées, où les échanges commerciaux ne reposeront plus sur la concurrence sauvage, mais sur la coopération et les complémentarités. La France doit utiliser librement sa diplomatie et ne plus chercher à la fondre dans une politique étrangère commune, qui est le triomphe de la paralysie, sauf alignement sur les Etats-Unis.

 

Enfin, il faut revenir aux principes fondamentaux de la République, notamment de la République sociale. Le chômage nourrit le racisme et la xénophobie. Mais, en retour, le racisme et la xénophobie servent à masquer le chômage. Le retour à l’emploi dans notre pays est la première urgence. La transmission des savoirs doit redevenir le centre de l’Ecole. La République n’est pas une idée spontanée. Elle est le fruit d’un apprentissage pour que chacun écoute l’autre dans l’espace public et essaye de le comprendre, et pour que chacun respecte la sphère privée de son voisin sans essayer de l’empiéter. La société humaine ne se réduit pas à un marché, où tout se vend, où tout s’achète, où tout doit se transformer en profit immédiat et individuel. La société humaine est diverse. L’intelligence politique est de savoir s’adapter à cette diversité. Ainsi, sachons redonner une vigueur renouvelée à la notion de service public.

 

Mesdames, Messieurs,

Chers Amis,

 

Le monde dans lequel nous vivons est certes dangereux. Mais cette dangerosité est moins due aux inévitables extrémistes qu’à l’instrumentation de ces extrémistes par ceux qui veulent que notre attention soit distraite de leurs profits, voire de leurs méfaits. Ils ont besoin de ces dérivatifs que leur donne l’actualité et qu’ils savent exploiter au mieux. A nous de ne pas être dupes, à ne pas nous laisser abuser. A nous de savoir les contrer et de montrer à nos compatriotes comment sont utilisés, amplifiés et déformés des faits réels à des fins de pure propagande. A nous enfin de nous donner les moyens de supprimer les sources qui alimentent les extrémismes.

 

Heureusement, l’humanité est diverse. Heureusement, il existe sur cette planète diverses civilisations. Heureusement, au cours de l’histoire, ces civilisations ne se sont pas seulement heurtées, elles se sont aussi mutuellement fécondées. Aujourd’hui, avec les facilités de transport des êtres humains et de transmission des informations, toutes les civilisations se trouvent simultanément cohabiter, et les zones de contact entre des individus appartenant à des civilisations différentes vont finir par s’étendre à la planète entière. Nous devons savoir gérer cette situation. Nous, républicains, nous avons un idéal à proposer au monde dans sa diversité. La République, avec son principe de laïcité et sa dimension sociale, tend vers l’Universel. Au choc des civilisations, répondons par un républicanisme de choc.

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