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  • : Michel Sorin
  • : Le MRC 53 est la structure mayennaise du Mouvement Républicain et Citoyen, qui a pour but de rassembler la gauche républicaine autour des idées de Jean-Pierre Chevènement. Le MRC a pris le relais du Mouvement des Citoyens après les élections de 2002.
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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 18:30

Ce livre incite à l’analyse critique et au projet mobilisateur

 

Nous avons salué la parution, le 16 octobre 2013, du livre de Jean-Pierre Chevènement - voir 1914-2014 : l'Europe sortie de l'histoire?. L’auteur a été sollicité par les médias. Voir JP Chevènement, invité par les médias à commenter son livre d'histoire - 19 oct. 2013.

 

Ce 20 octobre, sur son site, Gaël BRUSTIER a publié ce commentaire, après avoir lu le livre.

 

Le monde d’hier et de demain selon Chevènement

 

Une des qualités de Jean-Pierre Chevènement, c’est son sens de l’utile provocation. La question qu’il nous pose dans un livre éponyme, fait immédiatement mouche dans les esprits : « L’Europe est-elle sortie de l’Histoire ? ».

L’année qui vient sera celle de commémorations : 1914 et 1944 seront sans doute célébrées dans le souvenir l’utile rappel des horreurs des deux guerres mondiales. Mais 2014 sera-t-elle celle d’une réflexion sur le destin de la France, de notre continent et du monde ? L’occasion en est donnée… en sera-t-elle saisie ?

Dans le contexte de grand affolement qui semble s’emparer de notre vie politique et intellectuelle, le livre de Jean-Pierre Chevènement est ainsi plus que le bienvenu, il permet de penser notre situation dans le temps long et avec une perspective globale. C’est un livre éminemment politique mais qui puise dans les outils de la science historique les moteurs de sa réflexion. Les sources sont nombreuses, de la thèse de Suzanne Berger sur la « première mondialisation » aux lumineuses analyses de Joschka Fischer, en passant par les réflexions du socialiste et germaniste Charles Andler et de tant d’autres qui, disparus ou vivants, participent à l’intelligence du monde tel qu’il a été, tel qu’il est et tel qu’il pourrait devenir.

Ce livre rappelle à quelques égards celui du jeune député Chevènement, paru en 1975, Le vieux, la crise et le neuf, dans lequel il entrevoyait les bouleversements à venir avec la montée en puissance de la Chine, les tentatives de retour en force de la puissance américaine (Mao n’était pas mort, Chou En-Lai non plus et Deng Xiaoping n’avait encore pas déclaré qu’il se moquait de la couleur du chat pourvu qu’il attrape les souris et Nixon venait d’être éjecté de la Maison Blanche) et essayait de penser le socialisme de l’après-crise (déjà) dans le contexte des rapports de forces sociaux et internationaux. Les Cahiers du CERES faisaient une large part à ses analyses sur les rapports de forces internationaux, PS et PC n’avaient pas rompu l’Union de la Gauche et la question était, une fois arrivés au pouvoir, d’engager la transition au socialisme et non pas de gérer des « twittclashs »…

On ne saurait, dans ce livre, faire grief d’un géopolitisme excessif. Au contraire, le changement d’hegemon semble, dans l’analyse de Jean-Pierre Chevènement, produire autant que résulter de grandes évolutions sociales.

La première partie du livre éclaire sur la période précédant le déclenchement de la Première Guerre Mondiale. Ce qui est frappant, c’est de constater qu’en 1914 l’élite dirigeante allemande a pu prendre des risques aussi importants (celui, notamment, d’envahir la Belgique, provoquant ainsi l’entrée en guerre du Royaume-Uni) alors qu’à maints égards l’Allemagne était la puissance en expansion et que le Royaume-Uni pouvait, lui, se sentir menacé. Ce n’est néanmoins pas ce dernier qui enclencha la Grande Guerre. Le gouvernement de Bethmann Hollweg aurait pu attendre pacifiquement de devenir la puissance hégémonique. Mais l’influence de l’idéologie pangermaniste, les erreurs d’analyse de l’élite gouvernementale et la prise de pouvoir de fait par le haut commandement militaire ont provoqué la fuite en avant vers la guerre d’un pays qui, dans la vérité de sa société, n’en voulait pas. On retrouve d’ailleurs chez Chevènement, une interprétation assez voisine de celle de Norbert Elias dans ses Studien über die Deutschen (non traduit, pour l’heure, en France), dans lesquels le grand sociologue européen, définissait non pas le processus de civilisation qui avait occupé la magistrale première partie de son œuvre (voir à ce propos l’ouvrage de Marc Joly, Devenir Norbert Elias, Fayard, ) mais le processus de décivilisation qui de 1871 à 1940, et dans sa complexité, avait amené le monde deux fois à la Guerre Mondiale. L’unité allemande du 18 janvier 1871 contenait en elle la victoire des « codes » prussiens sur les codes rhénans. Là est sans doute une des clés du déclenchement de la catastrophe de 1914.

Pétri d’histoire du socialisme, celui qui cofonda le PS d’Epinay et dirigea son « aile gauche », rappelle que la social-démocratie fut intégrée au Reich wilhelmien en partie grâce au déclenchement de la Grande Guerre. L’impuissance des socialistes européens devant la mécanique guerrière tient aussi en partie à Bethmann Hollweg, dont le calcul réussi fut justement d’intégrer le SPD au Reich wilhelmien en échange de promesses relatives à l’adoption du suffrage universel direct. Chevènement rappelle en outre que c’est la défaite et non la Paix de Versailles qui est la cause de l’enclenchement d’une dynamique nationaliste de revanche dans l’Allemagne de Weimar, République fragile et qui chuta en 1933. C’est avant la Paix de Versailles et non après que les Corps Francs ravagent l’Allemagne et, lors de la révolution manquée de 1919, qu’ils exécutent sauvagement Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, et que le mythe d’une armée non défaite mais « poignardée dans le dos » par les défaitistes, a vu le jour.

Chevènement doute, on le voit, de la pertinence de la thèse « léninienne » de « l’impérialisme, stade suprême du capitalisme ». En la confrontant à celle de l’hegemon, il donne sa grille de lecture non seulement de la Première Guerre Mondiale et de ses conséquences mais aussi de la période qui s’ouvre pour nous.

Jean-Pierre Chevènement décrit bien, dans la période plus récente, le basculement en cours dans l’aire Pacifique. A des Etats-Unis ayant, en 1919 et davantage encore après 1945, établi leur hégémonie sur le monde, pourrait succéder une Chine dont la particularité est d’être, depuis 2007, la première puissance exportatrice, d’avoir un PIB bientôt égal à celui des Etats-Unis d’Amérique mais d’avoir un budget militaire qui n’est encore contenu que dans un rapport de un à sept. La réflexion de Jean-Pierre Chevènement porte sur les forces et les faiblesses de la Chine. Véritable puissance montante, elle est aussi en train de définir son rapport au monde. Son besoin de sécuriser ses routes commerciales et ses sources d’approvisionnement énergétiques se heurte à ce que son élite dirigeante peut estimer être des obstacles en mer de Chine. Les Etats-Unis ont rapatrié une part non négligeable de leur flotte dans le Pacifique (60% désormais et depuis 2010)… L’avenir n’est pas écrit mais nécessite de la part des dirigeants européens une lucidité, une analyse et un courage encore peu répandus.

Rappelons qu’au cours du XVème siècle, c’est parce que les Chinois n’ont pas voulu dominer le monde et que les Turcs ne l’ont pas pu (voir l’introduction à l’Histoire du monde au XVe siècle de Patrick Boucheron), que l’Europe a, peu à peu, édifié sa domination et, en son sein, les différentes nations qui commençaient alors à se former. La situation de l’Europe n’est – somme toute – pas totalement inédite. Reste qu’il lui faut se mouvoir dans ce monde en bouleversement et décentrer son analyse, faire un pas de côté, délaisser l’européocentrisme, l’occidentalocentrisme pour prendre le recul historique nécessaire à la compréhension du monde et à l’établissement d’un projet d’avenir.

La critique par Jean-Pierre Chevènement de l’européisme est surtout à entendre dans ce cadre, elle n’est pas chauvine mais profondément internationaliste tant on sent chez Chevènement la volonté de comprendre les dynamiques des autres nations. Il dresse ainsi un tableau sévère de la construction européenne depuis le traité de Rome et davantage encore depuis l’Acte Unique (1985). La libéralisation des mouvements de capitaux qui entraîne la globalisation financière, et ses conséquences, sont pointées comme les causes non négligeables d’une sorte d’abdication du politique devant la finance. Plus encore les récentes politiques de sauvetage des banques. La politique européenne « à la Laval » (du nom de la politique déflationniste pratiquée en 1935) met en cause la monnaie unique telle qu’elle a été conçue et fonctionné jusqu’ici. La zone euro a d’abord été sauvée pour sauver les banques et, peut-être aussi, pour sauvegarder un mythe mobilisateur. Phénomène très compréhensible dans l’architecture européenne actuelle, la montée en puissance du Conseil et l’affaiblissement de la Commission répond à la nécessité pour les gouvernements de tenter de peser de nouveau sur la marche de l’Europe tout en semblant singulièrement privé de vision de l’avenir.

La relation stratégique avec la Russie, à laquelle son coup de poker syrien semble véritablement donner une nouvelle force diplomatique, est à concevoir, si l’on suit Jean-Pierre Chevènement, dans le cadre d’une réorientation du projet européen.

Chevènement propose également de refonder la relation franco-allemande (relire France-Allemagne parlons franc, Editions Plon, mars 1996, n’est pas un luxe), d’envisager une monnaie commune plutôt qu’une monnaie unique, de rebâtir l’Europe à partir de ses nations (ce que Hans-Dietrich Genscher semble suggérer dans un livre récent, sans toutefois aller jusqu’à renoncer à une construction basée sur le « triangle de Weimer Allemagne-France-Pologne ni à renoncer à demander à la France de renoncer à la retraite à 60 ans, gardant ainsi en tête le « néo-bismarkisme » du FDP des années 90). « L’Europe n’existe pas pour elle-même. Elle n’est pas un bien en soi, l’ « Europe nouvelle » de Hitler était haïssable » nous dit Chevènement qui nous incite ainsi à penser la France dans la famille universelle des sociétés humaines et à penser l’Europe comme l’un des moyens de son organisation.

Ce livre est d’abord une contribution fondamentale à l’intelligence du monde par les responsables de la gauche française. Comprendre les rapports de forces sociaux, comprendre les rapports de force dans le monde, le basculement de l’Atlantique vers le Pacifique du centre de gravité du monde, reste une nécessité fondamentale pour établir une vision claire de l’avenir et un projet mobilisateur pour la France et pour l’Europe. Mais, tant au sein de la Gauche radicale qu’au sein de la social-démocratie européenne, le débat tarde à s’instaurer pendant que, sur la base de la confusion et de l’occidentalisme, les droites semblent progresser et faire faire du sur-place à nos sociétés. Faire place à l’analyse et à la critique ainsi qu’à un projet mobilisateur, voilà à quoi contribue avec ce livre Jean-Pierre Chevènement.

Rappel :

L'Europe sortie de l'Histoire : dans son livre, Chevènement le montre - 15 oct. 2013

Gaël Brustier suggère à la gauche d'appliquer la pensée de Gramsci - 17 mars 2013 

 

Cet article est le 176ème paru sur ce blog dans la catégorie CHEVENEMENT

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Published by Michel SORIN - dans CHEVENEMENT
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