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  • : Michel Sorin
  • : Le MRC 53 est la structure mayennaise du Mouvement Républicain et Citoyen, qui a pour but de rassembler la gauche républicaine autour des idées de Jean-Pierre Chevènement. Le MRC a pris le relais du Mouvement des Citoyens après les élections de 2002.
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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 23:52

Pour être attractive, la France doit avoir une pensée du monde

 

La Fondation Res Publica, présidée par Jean-Pierre Chevènement (voir sa Présentation de la Fondation), avait mis le thème de L'exception culturelle à l’ordre du jour du colloque du 14 octobre 2013, dont les Actes ont été publiés.

Après avoir rappelé la façon particulière dont la culture avait été liée à l’Etat en France, Jérôme Clément a conclu ainsi son intervention (voir La culture, une histoire française).

L’idée très forte que la culture a une place à part dans la vie du pays a traversé l’histoire de la France, continuée de régime en régime, par les rois, les empereurs, les présidents du Conseil, les président de la République.
À cela s’ajoute un phénomène très français – frappant vu d’Allemagne –, c’est la place des intellectuels dans la vie du pays, illustrée lors de l’affaire Dreyfus par le « J’accuse » de Zola. Romanciers, écrivains, philosophes donnent leur avis sur tout, sont écoutés sur tous les sujets. Chose inimaginable en Allemagne où il est impensable qu’un écrivain donne son avis sur un sujet de politique internationale ou intérieure. On consulte les experts et non les intellectuels qui n’ont pas à donner leur avis sur des sujets auxquels, la plupart du temps, ils ne connaissent rien, c’est du moins ce qu’on pense de l’autre côté du Rhin, parfois à raison.

Cette situation à part a créé dans notre pays une responsabilité très forte de l’État national et centralisé vis-à-vis de la culture. Tel n’est pas le cas en Allemagne où l’État ne joue aucun rôle dans le domaine de la culture qui est de la compétence des Länder.

Cette particularité française a aussi installé l’idée que le pouvoir doit s’intéresser à la culture et lui faire une place à part dans la vie de la nation. En 1981, François Mitterrand, homme de culture s’il en fut, s’est inscrit dans cette tradition par un certain nombre de gestes très spectaculaires : le doublement du budget du ministère de la Culture, le prix unique du livre, les grands travaux et, avec Jack Lang, un certain nombre d’initiatives destinées à élargir le champ de la culture et à renforcer encore sa place dans la vie de la nation.

À cette conception très française et très originale s’oppose la conception anglo-saxonne dans laquelle la culture n’est pas l’affaire de l’État
. Il n’y a pas eu de ministère de la Culture en Allemagne avant Schröder, encore s’agit-il d’un tout petit ministère sans compétences fédérales. Aux États-Unis la culture relève d’agences, tel National Endowment for the Arts (NEA). En Angleterre l'action culturelle est laissée à des organismes autonomes, tel l’Arts Council, avec une dimension commerciale. En Italie, le ministère pour les Biens et les Activités culturels (Ministero per i Beni e le Attività Culturali) s’occupe essentiellement du patrimoine. En Espagne le ministère de la culture n’existe que sporadiquement. Jorge Semprun occupa ce poste sous le gouvernement socialiste de Felipe Gonzales. On observe donc dans les pays d’Europe des situations diverses.

Si le modèle français fut parfois exporté, il a été aussi dévoyé. Le monde communiste fit de la culture un outil de propagande. Mais dans la conception marxiste de la société la culture avait un rôle éducatif à l’égard des masses et constituait le socle sur lequel on devait bâtir l’idéologie qui renverserait l’idéologie bourgeoise réactionnaire.

(…) Je m’interroge aussi sur un problème de fond beaucoup plus important.

Sous la pression des marchés financiers, de la crise économique, les restrictions budgétaires touchent au premier chef la culture. En France même, sous un régime socialiste, on réduit les crédits de la culture, faisant fi de sa place à part dans l’ensemble des politiques. Ce constat permet d’affirmer que la « victoire » est compensée par une défaite idéologique et politique puissante. Je ne vois aujourd’hui nulle trace d’une volonté politique de chercher à maintenir le statut particulier de la culture dans notre pays. Le discours qui est tenu au niveau international ne correspond pas à ce qui se passe à l’intérieur. Est-ce symptomatique d’une évolution plus profonde ? En effet, dans les autres pays d’Europe les budgets culturels sont systématiquement sacrifiés sur l’autel de l’équilibre budgétaire. C’est une question fondamentale : comment peut-on tenir un discours politique contre la puissance financière que représente le marché sous l’égide des banques et, dans le même temps, renoncer à ce que la culture recèle de valeurs propres. Je veux parler de la beauté, je veux parler de la poésie, je veux parler du temps qui n’est pas le « zapping » permanent, je veux parler du fait de ne pas juger les politiques par rapport à leur efficacité ou à leur rentabilité immédiate. Il est paradoxal de renoncer à la réflexion intellectuelle et aux valeurs du monde de la culture au moment même où on prétend lutter contre les valeurs financières et ce qu’elles représentent. Les conséquences politiques risquent d’être lourdes à l’heure où d’aucuns réaffirment les « valeurs » de l’exclusion, de « l’identité nationale »… radicalement opposées à ce que nous avons voulu dire en parlant d’exception culturelle.

Ce bref rappel historique et politique remet l’ensemble des discussions actuelles dans un contexte un peu plus global
.

 

Jean-François Colosimo s’est montré convaincant dans son argumentation concernant le livre, concurrencé par le numérique. Voici la fin de son intervention.

Quand nous voulons embarquer les autres pays européens dans une TVA unique sur le prix du livre en Europe, nous découvrons d’abord qu’il y a des pays où le livre est tellement valorisé qu’il n’est pas concerné par la TVA. Dans d’autres pays la TVA sur le livre est de 25 %.
Toutes ces démarches technocratiques qui voudraient régir le monde selon les principes de notre conception politique de l’État culturel me semblent vouées à l’échec.
Plutôt que de multiplier des lois qui font parfois sourire ces géants cannibales, nous ferions mieux de répondre par un véritable projet politico-industriel. Ils ont gagné la bataille du stockage des contenus et la bataille des tuyaux. Nous les avons perdues.

Mais il est une autre bataille, sur un terrain où nous sommes dix fois meilleurs qu’eux – et nous n’y venons toujours pas… – c’est la bataille des métadonnées.
Google, Apple, Amazon font du « vrac », sous prétexte de démocratisation : on numérise tout, on vous offre tout mais débrouillez-vous dans cette immense lessiveuse !

Qui va organiser les flux dans cet univers océanique où flottent des livres numérisés ? Qui va baliser les routes ? Qui va donner un nom aux topographies ? C’est ce qu’on appelle les métadonnées. Qui va vendre l’intelligence pour pouvoir se déplacer dans cet univers proposé comme infini ? Les libraires et bibliothécaires de France sont parmi les meilleurs du monde. En unissant leurs compétences, nous pourrions produire ces métadonnées, les vendre et gagner cette bataille en renversant la force du tuyau par la valeur du signe.
On ne le fait pas parce qu’il n’y a pas d’État pour le faire. On ne le fait pas parce que l’État culturel est beaucoup plus préoccupé par le sort des intermittents que par l’indépendance du pays et le devenir de la langue à l’horizon d’un siècle ou deux. On ne le fait pas parce qu’il n’y a plus de plan. On ne le fait pas parce qu’il nous manque une volonté. Et c’est ce défaut de volonté que nous renversons ensuite dans une espèce de défense un peu désuète, pas toujours réaliste, d’une envie d’être protégé à tout prix là où il nous faudrait en fait combattre.

Le Débat final a été clos par Jean-Pierre Chevènement.

 

Y a-t-il un message aujourd’hui ? Heureusement, Madame Low-Rouskov* nous a rappelé qu’à une certaine époque la France avait encore un message. En tout cas, comme la lumière des étoiles qui brille longtemps après qu’elles se sont éteintes, ce message parvenait encore en Afrique du sud. Mais aujourd’hui, avons-nous encore quelque chose à dire ?

J’ai écouté avec intérêt ce que nous a dit Jérôme Clément. Il y a quelque chose de paradoxal à voir que, sous un gouvernement socialiste, la culture fait les frais de l’austérité. La culture était encore, il y a quelques temps, « ce qui reste quand on a tout oublié ». Aujourd’hui, même la culture est en cause, ce qui pose le problème de la lutte contre ce qu’on appelle d’une manière très vague « la finance », cet ennemi sans visage dont j’ai le sentiment que nous ne l’avons pas encore totalement identifié.

Nous ne pourrons retrouver une attractivité que si nous avons une pensée du monde. Alors que ce soit en français ou en anglais… Il faudra qu’elle soit accessible en anglais, bien entendu, mais il y a bien d’autres langues que l’anglais. Il ne faudrait pas confondre l’anglais avec l’occidentalisme. Parce que si nous nous plaçons du point de vue purement occidental, nous, Français, n’aurons pas un message audible par le monde entier.

Les « intermittents du spectacle » ont été cités comme appartenant à la classe intellectuelle. Je n’en suis pas sûr. Cette classe porte-t-elle un message ? J’en doute un peu mais tout n’est pas à rejeter et il vaut mieux conserver en matière culturelle quelques protections plutôt que de jeter le bébé avec l’eau du bain.

 

* Voir son intervention : Mandela, l'homme du combat du peuple sud-africain pour sa libération - 6 déc. 2013 

 

Cet article est le 187ème paru sur ce blog dans la catégorie CHEVENEMENT

 

 

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Published by Michel SORIN - dans CHEVENEMENT
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