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  • : Michel Sorin
  • : Le MRC 53 est la structure mayennaise du Mouvement Républicain et Citoyen, qui a pour but de rassembler la gauche républicaine autour des idées de Jean-Pierre Chevènement. Le MRC a pris le relais du Mouvement des Citoyens après les élections de 2002.
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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 18:13

Le capitalisme doit payer les désordres sociaux qu’il crée

 

Dans Le Monde diplomatique, août 2012, le blogueur de La pompe à phynance a frappé un grand coup. Frédéric Lordon est l’auteur d’un article dans lequel il se livre à fond, faisant des propositions d’un grand intérêt politique. Voici un extrait qui permet de comprendre l’essentiel :

 

Mais peut-être la mesure la plus urgente, et la plus accessible, consisterait-elle, en attendant, à faire enfin payer au capital le prix des désordres qu'il recrée indéfiniment dans la société par le travail sans fin de ses déplacements et de ses restructurations.

Karl Marx et Friedrich Engels avaient, de longue date, noté - dans le Manifeste du parti communiste, en 1848 - que le capitalisme « ne peut exister sans révolutionner toujours plus avant les instruments de production (...). Le boule­versement continuel de la production, l'ébranlement ininterrompu de toutes les catégories sociales, l'insécurité et le mouvement éternel distinguent l'époque bourgeoise de toutes celles qui l'ont précédée ».

Que ce soit la logique même du capital, et que nous ayons à la souffrir pour n’avoir pas trouvé encore le moyen de sortir de son ordre, c’est notre lot. Mais il n’entre pas nécessairement dans celui-ci que la société doive subir sans mot dire les catastrophes sociales et humaines permanentes que le jeu des capitalistes réengendre continûment. Si donc nous ne savons pas encore comment arrêter le mouvement infernal, nous pouvons au moins d'abord songer aux moyens de le ralentir, et ensuite remettre à qui les causes l'obligation de réparer les dégâts.

Tels pourraient donc être les termes d'un grand compromis politique, le seul qui puisse rendre le capitalisme tempo­rairement admissible, en fait le minimum que devrait revendiquer une ligne sociale-démocrate un peu sérieuse : « Nous prenons acte qu'il entre dans la logique de l'accumulation du capital de tout désta­biliser sans cesse; pour l'heure, nous ne pouvons pas faire autrement que de l'ac­cepter à un certain degré ; vous êtes donc encore libres pour un moment de vous adonner à votre jeu. Mais sous certaines conditions structurelles seulement. Et sous l'impératif sine qua non que, de votre mouvement perpétuel, vous assumiez tous les dommages collatéraux. »

 

Peugeot, choc social et point de bascule (Extraits)

 

Plusieurs centaines de milliers de manifestants ont défilé dans toute l’Espagne, en juillet, pour dénoncer le durcissement de l’austérité. Au point d’inquiéter le président du Parlement européen, M. Martin Schulz. « Une explosion sociale menace », a-t-il prévenu. En France, la crise se rappelle brutalement au bon souvenir du monde politique, jusqu’ici accaparé par les échéances électorales, avec une vague de fermetures d’usines. Le gouvernement, qui a fait de la réindustrialisation l’une de ses priorités, se trouve désormais dos au mur (…).

Entre plans sociaux électoralement cadenassés par le sarkozysme finissant et déchaînement des forces de la récession, M. Montebourg, cilice bien serré et couronne d’épines à peine de travers, s’apprêtait à enquiller la série des plans sociaux comme autant d’étapes d’un calvaire annoncé : Doux, Technicolor, Arcelor, Fralib, LyondellBasell… Arrive Peugeot société anonyme (PSA). Mystère de la politique comprise comme vie passionnelle collective : survient un jour un événement qui ne fait en apparence que prolonger une série, et qui pourtant la précipite dans une rupture qualitative où rien n’est plus perçu comme avant.

PSA pourrait bien être ce cas de trop, celui qui condense toute une situation et précipite un point critique. Sans doute y a-t-il l'effet du nombre : huit mille emplois directs, plusieurs dizaines de milliers de salariés concernés en incluant la sous-traitance et les services... On reste abasourdi. Ajoutons-y celui du nom et d'une histoire industrielle, et l'on aura tous les ingrédients du choc symbolique parfait. En vérité, le choc n'est si grand que pour survenir dans un climat de crise extrême du capitalisme, dont il réalise en quelque sorte une synthèse complète. PSA peut alors devenir à lui seul l'em­blème de tout un monde et, par le traite­ment haïssable qui est infligé à ses ouvriers, signifier en une seule circons­tance que ce monde est haïssable (…).

Enfermement austéritaire des poli­tiques économiques sous la surveillance des marchés financiers ; « libre-échange » — disons plutôt concurrence terriblement distordue avec des pays à standards socio­ environnementaux inexistants, prolongée en libéralisation extrême des déloca­lisations ; contrainte actionnariale : voilà le cadre triangulaire du capitalisme mondialisé, dont PSA occupe le bary­centre. C'est pourquoi la dénonciation des patrons voyous de Peugeot fait proba­blement fausse route. PSA n'est pas Kohlberg Kravis Roberts & Co (KKR), fonds de private equity d'une rapa­cité légendaire, mais un capitaliste assez ordinaire, broyé par les forces du capita­lisme même — quoique, comme capita­liste, il en fasse supporter les consé­quences aux seuls salariés !

C'est dire, dans un premier temps, que la colère doit moins être dirigée vers M. Philippe Varin et la famille Peugeot que vers ces choses plus lointaines, plus abstraites et moins tangibles que sont les structures du capitalisme mondialisé, entités imperceptibles et impersonnelles mais vraies causes de la condition sala­riale présente, qui réunissent pour leur infortune les PSA comme les Doux, les Technicolor ou hier les Conti, et aux­quelles il faut maintenant contraindre le gouvernement à s'en prendre, pour mettre enfin un terme à la série. Sans doute ces causes sont-elles à l'œuvre depuis longtemps, disons depuis deux décennies. Mais c'est leur intersec­tion avec la crise financière de 2008, aggravée depuis 2010 en crise euro­péenne, qui produit cette déflagration (…).

PSA, comme tout le cortège des entre­prises en perdition, crève de l'effondre­ment de ses marchés dans un univers ultra-concurrentiel, c'est-à-dire d'abord de l'austérité généralisée et de la politique insensée qui prétend avoir trouvé le secret de la croissance au fond de la rigueur. On pouvait hélas annoncer de longue date que la stupide fatalité des règles européennes conduirait nécessai­rement à des politiques économiques de restriction, soit l'exact contraire de ce qu'appelle la situation présente. Le Graal de la coordination européenne enfin découvert... mais pour le pire.

 

Stupide fatalité des règles européennes

 

L'ALLEMAGNE, au premier chef, a voulu ces règles et les a imposées. L'Allemagne a voulu la surveillance constante des poli­tiques économiques par les marchés financiers, les marchés financiers et l'Allemagne veulent l'ajustement immé­diat des finances publiques, l'Allemagne refuse toute solution ne satisfaisant pas à ses orthodoxies (budgétaire et moné­taire) ; la France veut le couple franco-allemand, donc elle consent implicitement à l'Europe de l'Allemagne. Tout cela est très bien ; maintenant, il faut vouloir les conséquences de ce qu'on veut. Ou bien changer un grand coup.

Sur ce front-là, le changement consiste d'abord à enfin ouvrir les yeux, pour au moins accéder à ce réflexe élémentaire de survie qui consiste à réaliser que, si l'Allemagne impose à l'Europe un modèle conduisant toute l'Union sauf elle (et quelques-uns de ses voisins) dans la « grande dépression », alors le couple franco-allemand est une illusion toxique dont il est urgent de s'extraire par le rapport de forces, voire l'ultimatum. Soit l'Alle­magne s'engage dans une révision profonde de ses principes fondamentaux de politique économique, soit il faudra tirer l'échelle, constater l'impossibilité de faire union monétaire avec elle et consentir à des destins séparés : fracture en sous-blocs de la zone euro ou retour aux monnaies nationales.

Et cela pour pouvoir enfin s'au­toriser quelques-uns des gestes qui sauvent, à choisir entre mobilisation intensive de la Banque centrale pour écrabouiller la spécu­lation et financer les déficits publics, orga­nisation de circuits hors marché de recy­clage des épargnes nationales vers les emprunts publics, défaut total ou partiel sur les dettes souveraines — au moins sur la part d'entre elles qui revient à l'évidence aux désastres de la finance privée, soit tout ce qui s'est accumulé depuis 2008 par la contraction du crédit consécutive à la crise des subprime —, puis transformation radi­cale des structures bancaires à cette occa­sion, etc.

Pour autant, il ne faut pas perdre de vue que la crise ne fait qu'amplifier les tendances de fond du capitalisme mondialisé, aimablement relayées par la construction européenne — et PSA reçoit le tout de plein fouet. Avec l'aimable concours des socialistes français, MM. Jacques Delors et Pascal Lamy en tête, l'Acte unique européen de 1984, puis les remarquables avancées de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ont eu l'heureux effet de mettre en concurrence salariés et territoires du monde entier sous un régime qui n'a de « non faussé » que le nom, puisqu'on imaginerait à peine concurrence plus faussée que celle qui oppose, dans un parfait plain-pied, des modèles sociaux si radicalement différents.

Il en a résulté un mouvement extrême­ment profond de restructuration de la divi­sion internationale du travail qui a quasi­ment mondialisé les chaînes de valeur. Les grandes entreprises capitalistes opti­misent désormais leur sous-traitance à l'échelle globale, et parfois jusqu'à l'as­semblage, à l'image du rêve éveillé de M. Serge Tchuruk qui, en 2001, alors qu'il était patron d'Alcatel, avait fantasmé à voix haute le point ultime d'une entre­prise sans usine.

Le capitalisme néolibéral mise beau­coup sur les effets d'irréversibilité de cette gigantesque transformation. Il a tort. Le mouvement est plus symétrique qu'il ne croit, et les restructurations peuvent procéder dans les deux sens, conduites toujours par le même paramètre directeur, à savoir les incitations inscrites dans les coûts. Une autre structure de coûts déter­minerait donc à nouveau un réaménage­ment de la division internationale du travail, et ce sont les Etats qui en détien­nent le levier : la fiscalité. Puisque les capitalistes ne connaissent que le langage des incitations, on va donc le leur parler. Une taxe kilométrique bien appuyée aurait ainsi la vertu de modifier sensi­blement les optimisations qui, en ce moment, envoient chercher les consom­mations intermédiaires aux quatre coins du monde... pour les rapatrier en bateau. Pendant un moment encore, on n'enverra pas des carburateurs ou des pneus par courriel : c'est là qu'il faut taper. De rustiques droits de douane compléteront opportunément le dispositif — et tant pis pour les âmes sensibles qui s'effrayent du mot « protectionnisme »).

Dans l'un et l'autre cas, il y a à l'évi­dence un avantage à procéder à une échelle régionale... même s'il n'est pas moins évident que cette échelle ne sera pas celle de l'Europe actuelle ! Mais qui peut dire ce que sera cette Europe d'ici douze mois? Ou plutôt, pourquoi ne pas envisager qu'une nouvelle union, entre un nombre plus petit de pays plus homo­gènes, d'accord pour rompre avec les excès les plus manifestes du néolibéra­lisme européen d'aujourd'hui, ne se pose comme une solution de sortie groupée d'une monnaie unique aussi néfaste qu'elle est proche d'éclater ?(…)

 

Le socialisme de nettoyage, ça suffit

 

C'EST tout cela que font revenir d'un coup le choc PSA et l'inénarrable minis­tère du passage de la serpillière ; tout cela qui dessine le vrai paysage de la bataille, celle qui ne peut jamais avoir lieu là où elle devrait censément, c'est-à-dire dans le débat électoral, et qui prend forcément place ailleurs, en l'occurrence sur le front des luttes sociales. Par une sorte de malé­diction historique, c'est de nouveau le PS qui s'y colle. Après Talbot 1983 et Vilvorde 1997, PSA 2012. Mais, depuis si longtemps, de l'eau coléreuse a coulé sous les ponts, et il se pourrait que, cette fois, le socialisme du passage entre les gouttes finisse rincé.

Rarement un événement a eu, sans doute par son ampleur, le don de concen­trer à ce point les enjeux les plus fonda­mentaux d'une époque. M. Tchuruk a eu ses rêves éveillés ; nous pouvons aussi avoir les nôtres. Nous pourrions rêver éveillés que PSA deviendrait un emblème et un point de ralliement politique, mais de la politique du mouvement social, qui saurait reconnaître dans ce tragique cas particulier l'universel du combat contre le capitalisme mondialisé.

Visiblement, les syndicats et les salariés de PSA sont remontés comme des coucous. Il ne faut pas les laisser seuls. Un mouvement social «PSA » ne serait pas simplement PSA : il serait Technicolor, Air France, Fralib, Conti ; il serait le mouvement social des salariés présents, hélas voués à être rejoints bientôt par de nombreux autres, que la crise européenne et le capi­talisme néolibéral s'apprêtent à jeter comme des malpropres.

Un mouvement social qui dirait que le socialisme de nettoyage, ça suffit, qu'après avoir soigneusement évité pendant tant d'an­nées de déranger tout ce qui agresse le salariat, il va falloir revenir à quelques résolutions fondamentales. Et que le vrai changement, c'est maintenant.

 

Cet article est le 129ème paru sur ce blog dans la catégorie Capitalisme

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Published by SORIN Michel - dans Capitalisme
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