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La refondation démocratique du Mali n’est pas assurée
La guerre au Mali a été victorieuse pour les armées françaises et africaines (voir La France engagée en urgence dans une guerre pour protéger le Mali - 19 janvier 2013) mais il reste à gagner la paix.
La commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat a publié un communiqué présentant le rapport des sénateurs Jean-Pierre Chevènement et Gérard Larcher avant le débat qui aura lieu au Sénat le 22 avril 2013 afin d’autoriser la prolongation de l’intervention des forces armées au Mali.
Voir, sur le site du Sénat (17 avril) "Gagner la paix au mali" : les 10 recommandations de Jean-Pierre Chevènement et de Gérard Larcher et Jean-Pierre CHEVÈNEMENT et Gérard LARCHER (coprésidents du groupe de travail sénatorial sur le Sahel) sur le thème : « Mali : Comment gagner la paix ? » (Vidéo).
Les sénateurs Jean-Pierre Chevènement (RDSE,
Territoire de Belfort) et Gérard Larcher (UMP, Yvelines), co-présidents du groupe « Sahel », préconisent d’autoriser la prolongation de l’intervention des forces armées
françaises au Mali (vote le 22 avril au Sénat), mais formulent 10 impératifs pour gagner la paix.
Leur rapport analyse les obstacles au désengagement français et au passage de relais aux casques bleus. Rédigé après de nombreux entretiens, notamment à Bamako, il
appelle à consolider d’urgence le processus de réconciliation malien. « Nous sommes inquiets pour le processus de réconciliation », déclarent les deux sénateurs. « Le
dialogue avec le Nord, qui n’a pas commencé, est le nœud gordien de la reconstruction de l’Etat et de la refondation politique du Mali ». Les architectures de sécurité régionales (CEDEAO,
Union Africaine) n’ont pas pu faire face, seules, à la menace. « Au Sahel, rien ne pourra se faire sans l’Algérie », considère Jean-Pierre Chevènement.
Il faut aussi offrir des revenus de substitution à une jeunesse désœuvrée que l’envolée du trafic en tout genre, notamment de cocaïne, la faiblesse de l’État et la déstructuration du pastoralisme
nomade, au Nord Mali, ont jetés dans les bras du terrorisme. Au-delà de l’intervention militaire, la solution de long terme réside dans une approche globale à l’échelle du Sahel (développement,
gouvernance, sécurité..), indispensable pour la conférence du développement du 15 mai à Bruxelles : « Ensemble pour le Mali ».
Gérard Larcher prévient, dans la perspective de la prochaine loi de programmation militaire : « Nos soldats ont fait un travail exceptionnel, sur un terrain particulièrement
exigeant. Qu’aurait-on fait sans nos forces pré-positionnées en Afrique ? » Les deux co-présidents se retrouvent pour affirmer que « L’armée française doit être en capacité, à l’avenir, de
conduire une opération comme Serval. Consacrer 1,5% du PIB à la défense est un plancher ».
Les 10
recommandations du rapport « Mali : Comment gagner la paix ? »
1- Le premier risque aujourd’hui serait l’enlisement du processus politique malien, qui serait un « scénario catastrophe ». Il faut aller aux élections, au moins
présidentielles, dans les meilleures conditions possibles, d’ici fin juillet, quitte à « découpler » les législatives. Le deuxième risque est celui d’une absence de réconciliation qui obèrerait
la refondation démocratique du Mali ;
2- Le zèle des autorités maliennes à promouvoir une véritable réconciliation n’est pas totalement avéré, surtout en période électorale. La lutte contre l’impunité et le dialogue avec le
Nord sont pourtant les deux piliers pour refonder le pacte national malien. La commission « Dialogue et réconciliation » doit commencer à travailler. Il faut dépasser la « tentation du
déni » et entamer le dialogue. La question de Kidal et celle du massacre d’Aguelhoc sont deux abcès de fixation qui doivent recevoir un traitement particulier ;
3- L’Etat malien est à reconstruire : armée, forces de sécurité, justice, et, au Nord, administration. De cet effort, ce pays n’a pas les moyens sans l’aide de la communauté
internationale, il faut en tenir compte pour la conférence du 15 mai ;
4- Les facteurs de fragilité qui ont conduit à l’effondrement du Mali sont partagés par plusieurs États de la région. La réflexion pour lutter contre les défis de long terme doit engager l’Union européenne, englober l’ensemble du Sahel et s’attaquer aux causes structurelles
(sous-développement économique, explosion de la démographie, trafic de drogue, problèmes de gouvernance …). Faute de quoi les forces de décomposition reprendront le dessus ;
5- Le Conseil européen de décembre 2013, consacré à la défense, devra poser la question de la volonté politique, dans la mesure où la solidarité européenne s’est trouvée «
cantonnée » à la formation de l’armée malienne (outre un soutien bilatéral de certains alliés). Pour l’heure, la question du partage de l’effet, notamment financier, se pose, pour la prise en
charge des intérêts stratégiques européens en Afrique de l’Ouest ;
6 - L’aide au développement, enjeu de la Conférence du 15 mai, pose quatre défis : la nécessité d’une approche globale, la coordination des bailleurs, la
capacité d’absorption des Maliens et l’équilibre politique entre développement au nord et au sud du Mali ;
7- Serval, qui a démontré les capacités opérationnelles de nos forces armées, a aussi montré les limites de notre appareil de défense, aujourd’hui préservé par les déclarations
du Président de la République (tendant à maintenir au même niveau qu’en 2013 le budget de la défense en 2014, soit 31,4 milliards d’euros) d’arbitrages budgétaires potentiellement dévastateurs et
d’un déclassement stratégique.
8- Une réflexion complémentaire doit être lancée sur nos points d’appui en Afrique : le Livre Blanc de 2008 programmait un rétrécissement qui n’aurait pas permis, s’il avait été
totalement mis en œuvre, d’intervenir au Mali dans les mêmes conditions. Cet enjeu sera-t-il pleinement traité dans le Livre Blanc de 2013 ? Comment maintenir notre empreinte et résister à la
tentation du « hors sol » ? Faut-il rééquilibrer vers l’ouest le centre de gravité de nos points d’appui ? Il faut réfléchir à notre politique africaine de sécurité, reformulée autour de deux
paradigmes : l’européanisation et l’africanisation, qui n’ont pas démontré, en l’espèce, leur solidité.
9- Les architectures de sécurité régionales n’ont pas été en mesure de faire face à la menace. Une réflexion
doit être menée sur le renforcement de la « force africaine en attente », et sur une association de l’Algérie, Etat central pour la résolution de toute crise sécuritaire dans la région
sahélienne. Rien ne pourra se faire sans l’Algérie, grande puissance militaire forte d’une armée de 300 000 soldats, qui connaît le terrorisme pour l’avoir subi pendant « les
années de plomb » au prix de plus de 100 000 morts ; l’Algérie avec laquelle nous avons décidé d’écrire « une nouvelle page de notre Histoire » (déclaration du Président de la République à Alger
le 21 décembre 2012), et dont les positions ont favorablement évolué depuis l’engagement de l’opération Serval et l’attentat de Tiguentourine près d’In Amenas ;
10- Il semble de plus en plus s’opérer un « couplage », via la contagion du terrorisme et du radicalisme religieux entre Maghreb, Machrek, Moyen-Orient et Afrique sub-saharienne.
Une vision d’ensemble est nécessaire : il faut introduire de la cohérence dans notre approche face au continuum que peut représenter, dans une certaine mesure, l’islamisme politique, les
différents courants salafistes et le « djihadisme » armé, (entendu comme l’action des groupes terroristes), dressé contre nos intérêts. Au djihadisme armé, il ne peut être répondu qu’au plan
militaire, où il se place lui-même. Pour le reste, il faut distinguer entre l’islam et l’islam politique, qui détourne la religion à des fins politiques, pour bâtir un modèle de société où les
valeurs républicaines (alternance démocratique, égalité hommes-femmes, etc…) ne trouvent pas forcément leur compte. Il est indispensable d’approfondir nos analyses sur les changements politiques
dans le monde arabo-musulman.
Voir aussi : Guerre du Mali de 2012-2013 (Wikipédia) et La guerre au Mali (RTBF Info)
Cet article est le 25ème paru sur ce blog dans la catégorie Afrique.
L‘Afrique sahélienne est en état de légitime défense
Mes souvenirs du Mali - de Mopti et de Bamako, notamment - datent de 1969. C’était dans le cadre d’un voyage organisé par mes camarades étudiants de la 118ème promotion de l’Ecole Nationale Supérieure Agronomique de Rennes (aujourd’hui Agrocampus). Un voyage d’un mois, en juillet-août 1969, partant du port de Marseille avec l’Ancerville, l’arrivée à Dakar puis l’accueil formidable au Mali et, enfin, la Côte-d’Ivoire et Abidjan, puis retour vers Marseille. Je pense à mes camarades maliens, que je salue, Daoule Diallo Ba, Modibo Diakite, Vincent Dembele et Moctar Toure.
Une guerre inévitable
C’était prévisible et programmé. Cette guerre au Mali était inévitable. Les combattants djihadistes s’étaient installés dans le nord sahélien du Mali. Ils ont voulu opérer par surprise en lançant une offensive visant à déstabiliser l’ensemble du Mali, pensant que les alliés du Mali n’étaient pas prêts à réagir. Mais la France a réagi au quart de tour et il le fallait. Sinon, Bamako courait le risque de tomber en quelques jours.
Le nord du Mali était devenu une région difficilement contrôlable, minée par les mouvements rebelles et terroristes. A travers une carte animée, "Le Monde" vous propose un décryptage de la situation géopolitique de ce territoire, désormais terrain de guerre de l'armée française.
Voir Le Monde, 18 janvier 2013 : Vidéo : la carte du Mali décryptée. Et aussi :
France Info (19 janvier 2013) : Pourquoi la France est-elle partie faire la guerre au Mali ?
Pascal Riché (Rue89, 12 janvier 2013) : Pourquoi la France entre en guerre au Mali
"L'enjeu n'est pas pour nous de conquérir un territoire, d'accroître notre influence ou de chercher je ne sais quel intérêt commercial ou économique, ce temps là est fini. En revanche notre pays, parce que c'est la France, doit venir en aide à un pays. Ce pays ami est l'un des plus pauvres du monde et il est victime depuis trop de mois, pour ne pas dire d'années, de ce terrorisme qui prend maintenant des formes de plus en plus redoutables", a-t-il poursuivi, répétant que "la France n'est pas seule". (François Hollande, Le Monde, 19 janvier 2013)
Le Mali, un Etat fragilisé, voire en déliquescence
Le Mali n’avait pas réussi à enclencher une trajectoire positive.
Derrière une façade démocratique, la corruption politique était généralisée. Voir cet article, qui le disait à demi-mot : Dans le Mali démocrate, la jeunesse doute de l'avenir (Le Figaro, Thierry Oberlé, 28 mai 2010)
Le point de vue de Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la Défense*
(…) Certes la guerre est toujours haïssable, mais il est des guerres inévitables. Celle-là l’est, car elle répond à un souci de légitime
défense non seulement de la part du Mali, mais aussi des pays d’Afrique sahélienne, y compris l’Algérie, et des pays européens clairement visés comme le nôtre par les menaces d’Aqmi .
Certes une solution politique partielle avec les groupes rejetant le terrorisme, eût été préférable, pour isoler les groupes terroristes et rétablir à moindre frais l’intégrité territoriale du Mali ce qui implique un modus vivendi durable entre les populations du Nord et du Sud du pays. Une telle perspective n’aurait pas dispensé, en tout état de cause, de réduire les éléments terroristes dans leurs repaires du Nord-Mali. Mais le choix d’Ansar El dine, groupe touareg fondamentaliste, et de son chef Lyad ag Ghali de rompre toute négociation avec le MNLA et de se joindre aux groupes terroristes que sont Aqmi et le Mudjao, pour menacer Bamako et mettre à bas la République et l’Etat du Mali, ont rendu caduque une telle perspective.
Au moment où le Président de la République, François Hollande, vient de déclarer, à Alger, le 20 décembre 2012, devant les deux chambres du
Parlement algérien, vouloir « ouvrir une nouvelle page dans les relations entre la France et l’Algérie », il ne faudrait pas que ceux qui ne sont pas encore résolus à tourner la
page, empêchent, par myopie, la construction au Sahel avec tous les pays riverains d’un espace pacifique et stable, durablement purgé du terrorisme. Celui-ci n’apporterait que malheur à la
population de ces régions.
Nous comptons sur le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, sous l’autorité du Président de la République, pour bâtir un avenir partagé entre la France, l’Algérie et les pays africains
amis. Cette vision politique est nécessaire pour résoudre les immenses problèmes qui se posent aujourd’hui à cette région, à commencer par celui de sa sécurité. Nous faisons confiance au
gouvernement et à vous particulièrement, Monsieur le Ministre des Affaires étrangères, pour mettre en œuvre les médiations nécessaires, tisser les alliances, coordonner l’effort. Certes, c’est
une tâche gigantesque mais le soutien du pays tout entier ne vous fera pas défaut si cet effort lui est convenablement expliqué dans toutes ses dimensions, comme nous n’en doutons pas vous
concernant, et comme nous y encourageons l’ensemble du gouvernement.
* Au Sénat, l’ancien ministre de la Défense est l’interlocuteur direct du gouvernement concernant cette guerre au Mali.
Cet article est le 24ème paru sur ce blog dans la catégorie Afrique.
Des indices concordants qui relancent l’enquête
Rwanda : des missiles qui pointent Paris (Libération, Maria Malagardis, 31 mai 2012)
Une fois de plus, elle ressurgit : l’une des plus grandes énigmes de l’histoire récente n’en finit pas de se rappeler régulièrement à notre mémoire à coups de nouveaux éléments, indices oubliés, pistes négligées. Qui a tué le président rwandais Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, lors d’un attentat spectaculaire resté non revendiqué ? Depuis dix-huit ans, cette question suscite des débats passionnés. Car même si l’attentat est le déclencheur et non la cause du génocide de la minorité tutsie, programmé de longue date, l’identité des commanditaires pèse forcément sur la lecture des événements.
Lynchage. Longtemps, c’est la thèse d’un attentat fomenté par les rebelles tutsis du FPR qui a dominé. Elle s’impose même dans les minutes qui suivent l’explosion de l’avion de Habyarimana dans le ciel de Kigali. Dès l’annonce de l’attentat, les proches du chef de l’Etat assassiné, sa famille et les barons du régime vont mettre en cause les rebelles et «leurs alliés naturels» au sein de la population, ainsi que les Belges, qui constituaient alors le principal contingent de Casques bleus occidentaux présents dans le pays. Résultat : après le lynchage de dix d’entre eux, les Casques bleus belges quittent le pays, livré du coup aux ultras du régime rwandais qui déciment systématiquement les Tutsis du pays. 800 00 morts en trois mois : c’est le plus fulgurant massacre jamais recensé. On comprend dès lors que l’attentat «déclencheur» suscite autant de curiosités. Et de blocages.
Hasard. C’est presque par hasard, dans le cadre d’une recherche historique, que Linda Melvern, journaliste britannique, tombe sur la fameuse liste évoquant la présence de missiles Mistral, dans les archives de l’ONU. Le document avait été adjoint et noyé au milieu d’un autre rapport. Pourquoi est-ce si important ? Parce que, depuis 1994, les anciens officiers rwandais inculpés par le Tribunal pénal international pour le Rwanda n’ont cessé d’affirmer qu’aucun des leurs ne pouvait être mêlé à cet attentat, car ils ne possédaient pas de missiles. Les autorités françaises, qui les ont trop longtemps soutenus, formés et équipés, ont suivi le même raisonnement : sans arme, pas de crime possible. Mais alors, que viennent faire ces Mistral dans les stocks de l’armée rwandaise ? Et qui savait ?
Le 5 avril 1994, le Casque bleu Yves Teyssier aurait assisté aux préparatifs de l’attentat.
Outre la possession de missiles Mistral par les forces armées rwandaises, d’autres pistes demeurent encore inexplorées par la justice. Notamment des témoignages d’anciens Casques bleus qui, en avril 1994 se trouvaient incorporés au sein de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar), dans le pays à partir d’octobre 1993 pour veiller au respect des accords de paix signés entre le régime de Habyarimana et les rebelles tutsis du FPR.
Même si la hache de guerre était officiellement enterrée depuis août 1993, le partage du pouvoir et la mise en place des nouvelles institutions butaient continuellement sur les manœuvres dilatoires du camp présidentiel, peu pressé de céder ses prérogatives au FPR comme à l’opposition interne. En raison de ces reports constants, la situation était très tendue en ce début avril, marqué par des assassinats et des explosions de violences qui compliquaient la tâche de la Minuar.
Barrage. C’est dans ce contexte qu’Yves Teyssier, un para-commando belge en poste à Kigali en avril 1994, a vécu une situation singulière le 5 avril, soit vingt-quatre heures seulement avant l’attentat et le début des massacres. A l’époque, sa mission principale consiste à patrouiller autour de Kanombé, pour assurer une présence ostensible de l’ONU dans un périmètre stratégique. Car Kanombé n’est pas un endroit anodin à Kigali : c’est dans cette partie de la capitale que se trouvent la résidence du chef de l’Etat, l’aéroport, mais aussi le principal camp de la garde présidentielle. Jusqu’à cette fameuse soirée, les patrouilles auxquelles participait le sergent Teyssier s’étaient déroulées sans la moindre anicroche, malgré le climat tendu qui prévalait ailleurs en ville.
Ce soir-là, le convoi qui inspecte la zone de Kanombé se compose d’un petit camion avec neuf Casques bleus à bord et d’une Jeep. Sa patrouille est prévue pour durer deux heures, de 20 heures à 22 heures. La petite équipe se trouve déjà au niveau du camp de Kanombé quand on lui refuse l’accès aux routes à voie unique menant vers la vallée en contrebas. Un barrage a été curieusement érigé au milieu de la route, comme si on voulait dissuader toute intrusion. Les Casques bleus tentent bien de faire valoir le bien-fondé de leur mission, mais aucune discussion ne semble possible : les militaires rwandais restent intraitables.
Tranchées. A la porte principale du camp, Teyssier constate alors que des pièces d’artillerie viennent d’être installées, ainsi que des emplacements de mitrailleuses. Des soldats sont positionnés dans des tranchées fraîchement creusées. Sur le coup pourtant, les Casques bleus font demi-tour. Ils pensent peut-être avoir le temps d’analyser la situation les jours suivants.
Teyssier, pour sa part, est envoyé en mission dès le lendemain dans le nord du pays. C’est alors qu’il entend sur le réseau radio de la Minuar la voix d’un de ses collègues. Ce dernier se trouve en faction à l’aéroport de Kigali, plus précisément sur une plateforme du deuxième étage de l’ancienne tour de contrôle. Nous sommes le 6 avril et il vient de voir le premier missile manquer l’avion tandis que le second touchait sa cible, un peu en dessous de l’aile gauche. Le sergent Teyssier réalise que la situation dérape et repense à l’incident de la veille au camp Kanombé.
Si son témoignage a pu échapper jusqu’à présent aux juges Trévidic et Poux, en charge de l’enquête à Paris, son collègue de l’aéroport a été entendu par les services militaires belges dès 1994. Il affirmait alors déjà que les tirs provenaient du camp militaire de Kanombé. Bien avant que les experts des juges parisiens privilégient cette piste eux aussi.
Cet article est le 23ème paru sur ce blog dans la catégorie Afrique.
Quelles sont les causes de ces mouvements de révolte ?
Ouragan de la liberté, aspiration des peuples à la démocratie : ces termes s’appliquent aux évènements qui changent en profondeur le monde arabe. Ils sont dans l’introduction du texte que publie Ignacio Ramonet dans Mémoire des luttes
Quelles sont les causes de l’ouragan de liberté qui, du Maroc à Bahreïn, en passant par la Tunisie, la Libye et l’Egypte, souffle sur le monde arabe ? Pourquoi ces désirs simultanés de démocratie s’expriment-ils précisément maintenant ? À ces deux questions, les réponses sont de diverse nature : historique, politique, économique, climatique et sociale.
1. Historique. Depuis la fin de la Première guerre mondiale et l’implosion de l’Empire ottoman, l’intérêt des grandes puissances occidentales pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord a reposé sur deux constantes : contrôler les gisements d’hydrocarbures et garantir un foyer national juif. Après la Seconde guerre mondiale et le traumatisme universel de l’Holocauste, la création de l’Etat d’Israël en 1948 eut comme contrepartie, dans plusieurs États arabes libérés du colonialisme, l’arrivée au pouvoir de forces antisionistes (opposées à l’existence d’Israël) se réclamant de deux idéologies différentes : "militaro-nationaliste" en Egypte, Soudan et Yémen ; "socialiste arabe" en Irak, Syrie, Libye et Algérie.
Trois guerres perdues contre Israël (1956, 1967, 1973) finiront par conduire l’Égypte et la Jordanie à signer des traités de paix avec l’État juif et à s’aligner sur les États-Unis qui exerçaient déjà - dans le cadre de la Guerre froide - une influence décisive sur les pétromonarchies de la péninsule arabique, ainsi que sur le Liban, la Tunisie et le Maroc. De la sorte, Washington et ses alliés occidentaux maintenaient leurs deux objectifs prioritaires : le contrôle du pétrole et la sécurité d’Israël. En échange de quoi, ils garantissaient la permanence au pouvoir de cruels despotes (le roi Hassan II, le général Ben Ali, les généraux Sadate et Moubarak, les monarques saoudiens Fayçal, Fahd et Abdallah, etc.).
2. Politique. Dans les États du soi-disant "socialisme arabe" (Irak, Syrie, Libye, Algérie), sous les commodes prétextes de "lutte contre l’impérialisme" et de "chasse aux communistes", des dictatures de parti unique furent également établies, gouvernées d’une main de fer par des tyrans d’anthologie (Saddam Hussein, El Assad père et fils, et Mouammar el Kadhafi, le plus délirant de tous). Des autocraties qui garantissaient, par ailleurs, l’approvisionnement en hydrocarbures des grandes puissances et ne menaçaient pas vraiment Israël (quand l’Irak parut le faire, il fut immédiatement détruit). C’est ainsi que les aspirations démocratiques des sociétés arabes furent étouffées sous une chape de silence et de terreur.
Les vagues de démocratisation se succédaient pourtant dans le reste du monde. Les dictatures disparurent, dans les années 1970, au Portugal, en Espagne et en Grèce. Puis, en 1983, en Turquie. Après la chute du mur de Berlin, en 1989, l’Union soviétique et le "socialisme réel" de l’Europe de l’est s’effondrèrent. En Amérique latine, l’une après l’autre, toutes les dictatures militaires furent balayées dans les années 1990. Entre temps, à quelques encablures de l’Union européenne, avec la complicité des puissances occidentales (dont la France), les sociétés arabes demeuraient en état de glaciation autocratique.
Comme les despotes de cette région ne toléraient aucune forme d’expression critique, la protestation trouva refuge dans le seul lieu de réunion non interdit : la mosquée. Et autour du seul livre non censurable : le Coran. Ainsi se consolidèrent les islamismes. La doctrine la plus réactionnaire fut diffusée par l’Arabie saoudite avec l’appui de Washington et ses alliés qui y voyaient un argument pour maintenir les peuples arabes dans la "soumission" (sens du mot "islam"). Cependant, surtout après la "révolution islamique" iranienne de 1979, un islamisme politique allait s’épanouir qui trouvait dans les enseignements du Coran de solides arguments pour exiger la justice sociale et combattre la corruption des mœurs, le népotisme et la tyrannie. De ce tronc commun devaient naître plusieurs branches plus radicales, décidées à conquérir le pouvoir par la violence, la terreur et la "guerre sainte". L’une d’elles allait devenir Al Qaida...
Après les attentats du 11 septembre 2001, les puissances occidentales, avec la complicité des "dictatures amies" locales, trouvèrent une nouvelle raison de maintenir sous contrôle les société arabes : la peur de l’islamisme. Au lieu de comprendre que celui-ci était une conséquence de l’absence de libertés et de la multiplication des injustices, ils renforcèrent l’arbitraire, le despotisme et la répression...
3. Économique. Plusieurs États arabes ont subi récemment les répercussions de la crise globale démarrée en septembre 2008. Des milliers de travailleurs originaires de ces États, émigrés en Europe, ont perdu leur travail. Le volume des transferts d’argent à leurs familles demeurées au pays (qui constitue l’une des principales rentrées de devises, par exemple, au Maroc, en Tunisie, en Égypte...) a beaucoup baissé. L’industrie touristique (fondamentale aussi pour l’Egypte, la Tunisie, le Maroc et la Jordanie) s’est étiolée. Les cours des hydrocarbures (en hausse ces dernières semaines à cause de l’insurrection populaire en Libye) ont rebaissé ?
Simultanément, le Fonds monétaire international (FMI) imposait, notamment à la Tunisie, à l’Égypte et à la Libye, de sévères programmes de privatisation des services publics, des réductions drastiques dans le budget de l’État, une diminution du nombre des fonctionnaires... Des plans d’ajustement structurels venus détériorer davantage les conditions de vie des gens. Et dégrader surtout le statut des classes moyennes urbaines (celles qui ont accès précisément à l’informatique, au téléphone portable et aux réseaux sociaux) en menaçant de les faire replonger dans la pauvreté.
4. Climatique. Dans un tel contexte, en soi déjà explosif, se produisait, l’été dernier, dans une région éloignée du monde arabe, un désastre écologique. Mais la planète est une. Durant plusieurs semaines, la Russie, un des principaux exportateurs mondiaux de céréales, connut la pire vague de chaleur et d’incendies de son histoire. Conséquence : la perte d’un tiers de sa récolte de blé... Moscou décidait de suspendre l’exportation de céréales (qui servent aussi à nourrir le bétail) dont les cours allaient immédiatement grimper de 45%. Cette flambée se répercutant rapidement sur les prix des aliments courants : pain, viande, lait, poulet... Et provoquait, à partir de l’automne 2010, la plus importante augmentation des prix alimentaires depuis 1990. Et la seconde crise alimentaire mondiale en trois ans... Dans le monde arabe, importateur massif d’aliments, les manifestations contre la vie chère commencèrent alors à se multiplier...
5. Social. Ajoutez à tout ce qui précède : une population très jeune, fort nombreuse, largement scolarisée, éduquée et en partie diplômée. Des niveaux explosifs de chômage. Un accaparement des meilleurs postes par les proches des clans au pouvoir. Une impossibilité d’émigrer parce que l’Union européenne a blindé ses frontières et établi d’impudents accords avec les despotes locaux qui se chargent du "sale travail" de contenir les émigrants clandestins...
Il ne manquait qu’une étincelle pour incendier la prairie. Il y en eut deux. Toutes deux en Tunisie. D’abord, le 17 décembre 2010, l’auto-immolation par le feu de Mohammed Bouazizi, un chômeur-diplômé devenu vendeur ambulant de fruits, qui mit publiquement fin à ses jours en signe de dénonciation de la corruption et du népotisme. Ensuite, les spectaculaires révélations apportées par WikiLeaks et répercutées par les téléphones portables, les réseaux sociaux (Facebook, Twitter), le courrier électronique et la chaîne Al-Jazeera, sur la réalité du système de spoliation mafieux établi par le clan Ben Ali-Trabelsi.
Le rôle des réseaux sociaux devait se révéler déterminant. Ils ont permis le franchissement du mur de la peur. En permettant de savoir à l’avance que des milliers de personnes vont se rassembler pour manifester un jour J, à une heure H, dans un lieu L, les réseaux sociaux offrent la garantie qu’on ne se retrouvera pas tout seul à protester en s’exposant individuellement à la répression du système. L’historique succès de cette stratégie tunisienne de l’essaim allait ébranler le monde arabe.
Lire aussi le texte de Sami Naïr publié le 9 mars, concernant la Libye, sous le titre L’agonie d’une tyrannie ; Les femmes, actrices de l'ombre de la révolte en Libye (Maïté Darnault, Rue89, 12 mars) et Libye : Kadhafi jusqu'au bout face au mouvement de révolte du peuple - 25 février 2011.
Cet article est le 22ème paru sur ce blog dans la catégorie Afrique.
Régimes autocratiques déstabilisés par les réseaux sociaux
Les dictatures arabes vieillissantes ne résistent pas à la contestation des jeunes générations qui, grâce à Internet, ont envie des libertés qu’ils voient exister ailleurs. On ne peut sous-estimer le coup de pouce donné par les USA à ces mouvements non politisés utilisant les nouvelles technologies américaines.
"La peur a changé de camp" (Antoine Basbous, Le Point, 21 février)
Le monde arabe est confronté à une révolte sans précédent. En Libye, à Bahreïn, au Yémen, mais aussi en Algérie et au Maroc, les mouvements de protestation enflent : après la chute des régimes tunisien et égyptien, l'ensemble du monde arabe fait aujourd'hui face à une vague de contestation qui semble résister jusqu'aux tentatives de répression les plus brutales. Pour le politologue Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes, les dictatures usées de la zone ne peuvent avoir raison d'une jeune génération avide de liberté, et qui se jette dans la bataille avec l'aide d'Internet.
(…) Autre élément qui attire l'attention : la surmédiatisation de bloggeurs, leur association avec une révolution qualifiée de « facebookienne » et l’insistance sur leur non-appartenance à un mouvement politique quelconque. Ce sont donc des personnes jeunes et apolitiques qui utilisent les nouvelles technologies pour déstabiliser des régimes autocratiques ancrés dans le paysage politiques depuis des décennies (…). Voir le site de Ahmed Bensaada.
Depuis le départ du président tunisien Ben Ali et la « contagion » dans d'autres pays arabes, la comparaison a souvent été faite avec la chute du mur de Berlin, en octobre 1989, et l'effet domino qu'elle a entraîné dans l'effondrement du bloc communiste en Europe. La comparaison a ses limites, mais n'est pas totalement inutile.
- La folie meurtrière de Kadhafi (Edito de Laurent Marchand, Ouest-France, 22 février)
- "Kadhafi est une machine à survivre politiquement" (Le Monde, 19 février, entretien avec Antoine Vitkine, auteur du documentaire "Kadhafi, notre meilleur ennemi").
Cet article est le 21ème paru sur ce blog dans la catégorie Afrique.
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