Dimanche 2 avril : interventions de Georges Sarre et de Jean-Pierre Chevènement
Georges SARRE observe, à travers le refus du CPE,
que l’on se dirige vers un bras de fer entre le gouvernement et la société française. La France a la fièvre, elle réagit contre le mal, elle veut vivre. Les échéances électorales 2007 seront difficiles : aggravation des options ultra-libérales et du
déclin ou sursaut politique ? Nouvelle crise ou changement profond de politique, avec un projet et un candidat crédibles, une construction réorientée de l’Europe afin de relancer l’économie
réelle, l’emploi et la croissance ?
La défense des acquis sociaux en France et en Europe est impossible sans aborder le problème de la
protection de l’économie européenne (tarif extérieur commun, préférence communautaire, recherche…) et sans utiliser tous les leviers nationaux à l’Union européenne et à l’OMC pour contre-carrer
les intérêts financiers déconnectés de l’économie réelle.
Le MRC propose à toute la gauche de se refonder dans une perspective républicaine. Nous soutiendrons un
candidat qui se situera dans la suite du NON du 29 mai et portera cette re-fondation républicaine de la gauche. Si les circonstances l’exigent, et si notre candidat JPC le décide, nous devons
être en situation de le soutenir.
« Nous sentons bien que les Français en ont assez de cette politique qui n’en est pas une, de cette politique de
soumission, passive, à tous les courants d’air du monde. Les Français veulent le retour de l’Etat protecteur de l’emploi et du progrès social. Ils sentent bien le fossé qui les sépare de plus en
plus des élites mondialisées. Mais ils sont soumis aussi à la chape de plomb de l’idéologie de la résignation, et de la prétendue impossibilité d’agir. C’est cette chape de plomb qu’il faut
briser : à nous de leur montrer, avec les moyens qui sont les nôtres, que l’avenir a un nom, que l’espérance a un nom, et que ce nom, c’est la France, qui se confond avec la
République ! La gauche doit retrouver le chemin du peuple et lui redonner l’espérance ! »
Jean-Pierre CHEVENEMENT rappelle, en tant que militant du MRC, que notre force
collective vient essentiellement de la cohérence et de l’acuité de notre ligne politique. C’est ce qui nous vaut de larges sympathies, bien au-delà de nos rangs, dans le pays tout entier. Cette
ligne nous permet de nous situer par rapport aux évènements du jour.
Ainsi, la crise du CPE renvoie à une précarité plus générale, dont les
racines plongent loin dans le passé. Cette précarité ne s’est pas installée par hasard. Aujourd’hui s’exprime l’angoisse diffuse d’une jeunesse qui sent son avenir se dérober sous elle. En ce
sens, elle traduit un sentiment plus général : celui d’une France qui, dans la mondialisation, se délite, avec un avenir en peau de chagrin. La crise du CPE porte donc en elle l’exigence
d’une réorientation radicale.
La France vit une crise profonde, à la fois sociale et nationale. Depuis quatre ans, elle va de secousses en secousses et
leur rythme s’accélère. Le NON du 29 mai
n’était pas un accident de parcours. Il révélait un profond besoin de changement que nos élites, désespérément sourdes et aveugles, se refusent à entendre.
Depuis un an, ces élites
cherchent essentiellement à culpabiliser ce peuple d’ignares qui, décidément, ne comprend rien à l’économie mondialisée… Elles n’imaginent pour lui qu’une précarité toujours accrue, à l’image du CPE. Elles ne veulent surtout
pas de « plan B » pour l’Europe. Les marchés financiers sont pour elles l’horizon de l’histoire humaine.
Notre tâche historique, la tâche qui incombe à une gauche française
refondée dans la République, c’est de montrer qu’il y a un plan B pour la France et pour l’Europe. C’est de donner un contenu positif au vote du 29 mai 2005.
Pour ouvrir la voie d’une alternative républicaine, il faut impérativement articuler la critique sociale, ou si l’on
préfère antilibérale, de la Constitution européenne et l’exigence démocratique qui est celle de la souveraineté populaire. Là est l’originalité de notre démarche.
On ne fera pas l’Europe sans les peuples et encore moins contre eux. C’est cela que le MRC doit faire comprendre à ses
partenaires de la gauche. Ce n’est pas facile ! Mais c’est nécessaire !
L’analyse du capitalisme d’aujourd’hui (la globalisation, la mondialisation) est la base de toute politique réellement
alternative.
Les firmes multinationales grâce à la liberté des
mouvements de capitaux mettent en concurrence les territoires et les mains d’œuvre à l’échelle mondiale. D’où les délocalisations industrielles au profit des pays à très bas coût de main
d’œuvre.
Les privatisations puis la
colonisation du capital de nos grandes entreprises par les fonds de pension et d’investissement anglo-saxons ont abouti à une véritable dictature des marchés
financiers. La théorie de l’acquisition de la valeur par l’actionnaire est
devenue le maître mot de la finance mondialisée, reléguant à l’arrière plan toute considération du long terme et d’intérêt général sans parler de l’intérêt des salariés, considérés comme produits
jetables.
Le privilège du dollar donne
par ailleurs aux Etats-Unis d’Amérique la possibilité de vivre aux crochets du reste du monde, au prix d’un endettement abyssal. Mais cette situation est instable. Le dollar est
fragile.
L’économie mondiale marche
sur la tête. Plus des trois quarts de l’épargne mondiale sont captés par les Etats-Unis, la puissance la plus riche du monde. C’est le monde à l’envers ! Les inégalités se creusent,
socialement et géographiquement.
L’Hyperpuissance américaine
ne se soutient que par une fuite en avant dangereuse dans une stratégie de guerre préventive. Elle s’enlise aujourd’hui, non seulement en Irak mais dans toute la profondeur du monde musulman. Une
nouvelle crise grave au Moyen-orient nous mettrait à la merci d’une envolée encore plus forte du prix du pétrole et d’une plongée du dollar qui asphyxierait l’économie de la zone euro. Une
réorientation de la politique américaine est, à terme, inévitable. Elle débouchera sur de nouveaux équilibres à l’échelle du monde. Dans ce monde déjà multipolaire, une Europe indépendante a sa
place.
Or, la crise frappe
aujourd’hui particulièrement l’Europe. Le vieillissement de sa population,
le coût plus élevé du travail, le niveau de sa protection sociale, l’ouverture incontrôlée de son marché, la surévaluation de l’euro, l’absence d’un gouvernement économique enfin, face à la
Banque Centrale indépendante, tout contribue à enfoncer la zone euro dans une stagnation de longue durée. L’Europe se désindustrialise. Nos groupes sont à la merci d’OPA sauvages. La compétitivité de la
Grande-Bretagne, de la France, de l’Italie et plus encore de l’Espagne dont le déficit commercial représente neuf points de PIB, est gravement entamée.
Celle de l’Allemagne, premier
exportateur mondial, avec un excédent de 160 Milliards d’euros ne se soutient que par un freinage salarial qui retentit sur la demande interne. L’Allemagne compte plus de cinq millions de
chômeurs. Et le tour de vis que s’apprête à donner la grande coalition CDU-CSU-SPD de Mme Merkel avec le relèvement de deux points de la TVA et d’autres hausses d’impôts supplémentaires, plombera
encore plus la conjoncture européenne en 2007.
C’est cette politique que
nous allons rencontrer sur notre route. Mais cette crise européenne nous donne aussi la chance d’un rebond et d’une réorientation de fond.
De tous les pays européens
c’est la France qui traverse la crise la plus profonde, une crise à la fois sociale et nationale. Car la France, comme le relevait déjà Marx au XIXe siècle, est « la nation politique par excellence ». D’où l’extraordinaire campagne
faite pour saper l’idée qu’elle se fait d’elle-même et la faire douter de son avenir. Mais c’est aussi pour cela que le sursaut salvateur peut d’abord se manifester dans notre pays. Le réveil du
citoyen est le seul recours contre le triomphe du « tout fric ». L’alternative républicaine se construira d’abord en France.
La France ne manque pas d’atouts et d’abord la qualité de son peuple. Le peuple français se définit comme un peuple de citoyens, sans distinction d’origine ou de
religion. C’est ce qui fait sa force et sa grandeur, héritage de la Révolution de 1789, toujours actuelle même si ses idéaux ne sont pas portés par le vent de la globalisation
libérale ! Non, il n’est pas vrai que le modèle républicain
soit ringard ! Ceux qui le prétendent sont souvent ceux qui l’ont mis en panne. La France ne se reconnaît pas dans l’addition des communautarismes que M. Sarkozy cherche à
s’attacher.
Disons les choses
clairement : notre conception de la nation n’a rien à voir avec la conception ethnique avec laquelle les tenants de la mondialisation libérale veulent la
confondre. Notre conception, c’est celle de la nation républicaine,
définie comme communauté de citoyens, ouverte au monde, dont nous avons besoin à l’intérieur pour remettre en marche le modèle républicain. La République c’est d’abord en France qu’il faut la
faire vivre !
L’idée d’égalité n’a rien de
désuet. Elle peut être immensément mobilisatrice, dès lors que nous saurons rompre avec le différencialisme, de droite ou de gauche, qui, sous prétexte d’exalter les différences, ne fait bien
souvent que consacrer la différence des droits ! On ne doit pas admettre l’idée d’une citoyenneté de résidence. La citoyenneté est évidemment liée à la
nation. Mais on peut peut-être admettre qu’à titre propédeutique des
étrangers installés depuis longtemps et bénéficiant d’une carte de résident de dix ans puissent participer à des élections municipales. Puisqu’on l’a admis pour les étrangers communautaires, on peut l’accepter au moins pour ceux qui sont
originaires des pays de l’ex-Communauté, héritière de l’Union française et plus généralement pour les étrangers extra-communautaires.
Mais la question se pose, si
nous ne voulons pas mettre le doigt dans un engrenage, sachant très bien où d’autres, comme les Verts, veulent nous emmener. Michel Joblot a eu raison de soulever ce problème qui pourrait figurer
à l’ordre du jour d’une Convention Nationale. C’est la valeur d’égalité indissociable de la citoyenneté qui est motrice, pour l’accès à l’emploi et au logement, pour refonder l’Ecole
républicaine, pour garantir et moderniser le service public et la protection sociale.
De la nation républicaine,
nous avons aussi besoin vis-à-vis de l’extérieur pour défendre les droits légitimes du peuple français et pour faire avancer une conception progressiste de l’Europe et du
monde.
C’est dans ce contexte qu’il
faut analyser le débat sur le patriotisme économique. Les firmes multinationales ont-elles perdu toute nationalité ? La localisation du siège social n’a-t-elle plus d’importance ?
Evidemment non ! Nous devons donc rétablir un lien entre les entreprises et les territoires (…).
Si l’on prend le domaine de
l’énergie : il n’y a pas de politique européenne de l’énergie. L’Europe a seulement exigé l’ouverture à la concurrence et la libéralisation des marchés du gaz et de l’électricité. Elle ne
s’est pas préoccupée de la sécurité des approvisionnements. Celle-ci, étant donné la dépendance extérieure de l’Europe, ne peut être assurée que par de puissants acteurs énergétiques. Mais cela
ne signifie pas que Gaz de France doive abandonner son identité ni les gaziers leur statut (…).
Réorienter l’Europe. Le peuple
français a rejeté le projet de Constitution européenne le 29 mai 2005. Pour des raisons de forme et pour des raisons de fond. Nous n’accepterons pas qu’on veuille faire rentrer par la fenêtre ce
qui a été sorti par la grande porte du suffrage universel. La
priorité n’est pas institutionnelle. Elle est clairement économique et sociale.
Mais comment l’Europe à 27 ou à 28,
voire à 30, pourrait-elle être le levier d’une action conséquente dans la durée ? (…) Il faut changer de méthode : partir de la volonté des peuples, rejeter fermement les dérives libérales, avancer au contraire sur des projets concrets, avec
ceux qui s’y prêtent, dans la recherche, la politique industrielle, les transports, l’énergie si possible, les industries de défense, l’aéronautique et l’espace.
Mais ce que nous devons privilégier avant tout, c’est la mise sur pied
d’un gouvernement économique de la zone euro procédant du débat démocratique. L’Eurogroupe doit être doté de compétences précises : coordination budgétaire, convergence en matière fiscale et
sociale, harmonisation par le haut et enfin politique monétaire. La réforme des statuts de la Banque Centrale européenne doit être préparée par un groupe de travail de haut niveau mis en place
par les Chefs d’Etats des douze pays de la zone euro. Il s’agit de lui donner
clairement comme objectif la croissance économique et l’emploi. Je propose également que la Banque Centrale soit habilitée à émettre des euros sur le marché pour empêcher une appréciation
excessive de l’euro, ce qu’aujourd’hui elle ne peut faire (…). D’autres réformes peuvent être engagées à l’occasion d’une relance vigoureuse de l’Europe : institution d’un impôt européen par l’adjonction d’un pourcentage
supplémentaire de TVA. Ainsi pourront être financés de grands projets d’intérêt communautaire dans le domaine des grandes infrastructures de transport, de l’énergie, de la recherche, de l’espace,
là où l’Europe doit s’affirmer. Je suggère enfin que prévale l’idée
d’une préférence européenne dans le domaine des normes et que l’Europe introduise à l’OMC des clauses sociale et environnementale dans les règles du libre commerce
international.
Je voudrais insister sur
l’aspect essentiel de la relation franco-allemande. Nos deux pays sont la vraie charnière de l’Europe. Leurs modèles sont différents mais nos intérêts stratégiques ne peuvent pas être dissociés, à peine de courir à
nouveau au devant d’immenses malheurs.
L’Allemagne, industriellement, pèse presque deux fois la France même si le
rapport des PNB est de deux à trois. Nos possibilités de coopération industrielle souffrent inévitablement de ce déséquilibre, je pense aux rapports d’Alstom et de Siemens sur lesquels nous nous
devons d’être vigilants. Mais il y a tout à faire par ailleurs : dans la recherche, les biotechnologies, l’informatique, l’aérospatiale !
N’oublions pas cependant que
l’Allemagne de Mme Merkel ne remet nullement en cause les règles de la globalisation, ni celles du libre-échange planétaire, ni, contrairement à celle de M. Schröder, la domination de
l’Hyperpuissance américaine. Sans doute le peuple allemand a-t-il voté à 51 % pour la gauche en 2005, mais ce n’est pas un gouvernement de gauche qui siège aujourd’hui à
Berlin.
Ce qui se passera en Allemagne sera décisif pour notre propre destin.
L’économie allemande est à la merci d’un retournement de la conjoncture mondiale. Avec cinq millions de chômeurs, l’Allemagne
peut être tentée de regarder ce qui peut être fait pour redynamiser la demande intérieure en Allemagne et en Europe. C’est là la chance d’une réorientation profonde de toute la construction
européenne. Mais pour cela, encore faut-il qu’il y ait une France rassemblée sur la République, sûre de ses valeurs et de son projet !
C’est cela l’alternative républicaine que nous devons construire pour
la France et pour l’Europe ! Pouvons-nous créer la dynamique conquérante qui fera bouger les lignes, dans la gauche puis dans le pays tout entier ? (…)
La seconde partie
de son intervention traite de la stratégie politique en France, notamment au sein du PS (convergences, divergences, synthèses possibles, notamment avec Laurent
FABIUS).
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