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La théocratie n’est pas soluble dans la démocratie
L’islam politique est-il soluble dans la démocratie ? Sur le site du Mouvement politique d’émancipation populaire M'PEP, l’économiste franco-égyptien Samir Amin (Wikipédia) rappelle sa position sur cette question, en la précisant pour ne pas laisser place à l’ambiguïté. Voir Samir AMIN (M’PEP).
Résumé
Samir Amin veut mettre les points sur les « i » à propos des partis
politiques qui se revendiquent de l’islam. Il ne veut pas discuter de la possibilité éventuelle d’un « islam politique moderne » et encore moins de religion. Ce qui intéresse Samir Amin est une
analyse de classe : quelles sont les politiques économiques et sociales menées par ces partis se réclamant de la religion, comment font-ils vivre la démocratie là où ils ont le pouvoir, à qui
sert leur politique ? Pour lui, ces partis sont prétendument islamistes et donnent chacun leur interprétation de la religion, ils sont en fait réactionnaires et anti-démocratiques. Pour eux,
l’Islam (ou Dieu) règlera tous les problèmes, tandis que pour les néolibéraux « le marché règlera correctement tous les problèmes ». Où est la différence ? Pour Samir Amin, « ces régimes
enferment les sociétés qui sont leurs victimes dans l’impuissance totale face aux défis du monde contemporain. Ils acceptent la soumission à toutes les exigences du libéralisme économique
mondialisé. »
(…) Les défenseurs de cette thèse ne manquent pas et servent d’alibis aux pouvoirs dominants de l’establishment de Washington et de ses alliés européens qui doivent à tout prix faire croire que le respect des « victoires électorales » de partis qui se réclament de l’Islam politique « moderne » (comme en Égypte et en Tunisie) pourrait ouvrir la voie au progrès de la démocratie dans les pays concernés. Cette position est hélas reprise dans certaines tribunes critiques respectables.
La question à laquelle il faut répondre est double : (i) quel est le projet de l’Islam politique en question, de celui-ci et pas d’un autre imaginaire ; (ii) en quoi ce projet sert parfaitement les objectifs de l’impérialisme dominant.
Le projet des Frères Musulmans en Égypte et de la Nahda en Tunisie est un projet théocratique qui ne diffère en rien de celui en place en Iran (bien que l’un soit Chiite, et l’autre Sunnite). Il s’agit d’ériger le pouvoir religieux en pouvoir antérieur et supérieur à ceux de l’Etat moderne – le législatif (assumé par un Parlement élu), l’exécutif (Président élu) et le judiciaire. Le Conseil des Ayatollahs en Iran, le Conseil des Ulemas dans la constitution des Frères Musulmans en Égypte assument les responsabilités d’une sorte de Conseil constitutionnel religieux et de Cour Suprême qui veille à la conformité à « l’Islam » (en fait à son interprétation par ce Conseil) des lois proposées par le Parlement, des actes du gouvernement et des jugements des tribunaux. Le système est donc l’équivalent de celui d’un parti unique, prétendu « religieux », à la rigueur tolérant dans son sein quelques différences. Car aucun parti n’aurait, dans ce cadre, le droit de rejeter la suprématie du droit religieux. On ne voit pas pourquoi ce système, que les médias qualifient d’anti-démocratique en Iran, serait devenu miraculeusement démocratique en Égypte, en Tunisie et demain en Syrie.
Cet Islam politique qui est farouchement réactionnaire sur tous les plans n’est pas soluble dans la démocratie. J’ai dit – et ne fais que répéter ici – que « l’Islam » en soi n’a rien à voir avec cette affaire politique. Une autre lecture de l’Islam, possible, serait parfaitement compatible avec la démocratie. J’en ai donné le seul exemple qui ait existé dans les temps actuels, celui du Soudanais Mahmoud Taha. Mais « l’Islam » tel que l’entendent les Frères Musulmans n’est pas de cette nature. Tout simplement. La condamnation à mort de Taha, approuvée par eux – bel exemple de tolérance –, le démontre.
La question du voile imposée aux femmes doit être replacée dans le cadre de ce projet théocratique. Il ne s’agit pas seulement de confirmer le statut inférieur de la femme (son témoignage en justice ne vaut pas celui d’un homme). Il s’agit d’imposer ce statut inférieur au nom du pouvoir supérieur et indiscutable de la religion (interprétée de cette manière, qui n’est pas celle de Taha, par exemple !) placé au dessus de tous les autres pouvoirs politiques et civils.
La réponse est simple et évidente : ces régimes enferment les sociétés qui sont leurs victimes dans l’impuissance totale face aux défis du monde contemporain. Ils acceptent la soumission à toutes les exigences du « libéralisme » économique mondialisé. Ces régimes garantissent que les pays en question ne pourront pas s’élever au rang de pays émergents, concurrents éventuellement gênants des métropoles impérialistes occidentales. Et c’est cela qui constitue l’essentiel pour les puissances dominantes.
Cette soumission abolit toute perspective de démocratisation et de progrès social. Les forces puissantes en mouvement en Égypte et en Tunisie qui se battent contre ce pouvoir exercé par les Frères Musulmans l’ont bien compris. Pas les médias occidentaux, semble-t-il, qui qualifient ces mouvements « d’opposition minoritaire » comme si l’apparente victoire électorale des Islamistes constituait la référence exclusive pour la reconnaissance de l’état de « l’opinion ». Je ne ferai que rappeler ici ce qu’on feint d’ignorer - les moyens douteux mis en œuvre pour garantir la « victoire électorale » des islamistes -, comme on veut ignorer que beaucoup d’électeurs naïfs ont changé d’opinion lorsqu’ils ont vu à l’œuvre ceux qu’ils avaient élus. On feint d’ignorer que la référence démocratique authentique voudrait qu’on respecte l’action du mouvement, qui permet à la « minorité » d’entraîner la « majorité » dans la perspective d’avancées démocratiques associées au progrès social.
L’assassinat de Chokri Belaïd illustre la nature de la stratégie mise en œuvre par ces partis dits « islamistes », fondée sur une division du travail entre les partis de gouvernement qui s’autoproclament « démocratiques » et les Salafistes qui refusent cette qualification, prétendue « occidentale ». Les jeunes désœuvrés et les voyous recrutés par les Frères Musulmans et la Nahda, organisés dans des groupes qualifiés de « défenseurs de la révolution » (sur le modèle des pasdaran en Iran) sont chargés de basses besognes, que les dirigeants des partis « honorables » feignent de dénoncer de temps à autres. La ficelle est grosse. Mais nos défenseurs de « l’Islam politique soluble dans la démocratie » ne la voient pas.
Est-il également nécessaire de rappeler qu’aucun des gouvernements se revendiquant de cet Islam politique n’a dénoncé – sauf dans quelques cas extrêmes, et du bout des lèvres – les agissements des djihadistes armés (Talibans, Tchétchènes, Kosovars, Algériens du GIA, Libyens, Syriens, AQMI et autres), ni leurs exactions, ni leurs trafics mafieux, ni leurs prises d’otages. Ils n’ont jamais soulevé la question : ces groupes ont-ils le droit de se revendiquer de l’Islam ?
Cet article est le 135ème paru sur ce blog dans la catégorie Capitalisme
Mme Merkel pousse la zone euro vers le moins-disant social
La réalité des peuples au sud de l’Europe ne fait pas partie des préoccupations de la chancelière allemande, Mme Merkel. Elle l’a encore prouvé par ses déclarations récentes. Selon elle, le niveau des prestations sociales versées dans la zone euro est beaucoup trop élevé, comparé à celui des pays émergents. La moitié des prestations sociales mondiales sont distribuées dans cette zone, dans laquelle vit seulement 8 % de la population. Ce n’est tenable, selon elle, qu’en consentant des efforts (des sacrifices) extraordinaires.
Sachant la position dominante qu’occupent la chancelière et son pays dans la zone euro, et que la perspective est à la récession dans cette zone où le premier objectif est de sauver l’euro, on peut en déduire que le modèle social européen est d’ores et déjà en fin de vie, avec de gros risques pour la survie du modèle social républicain français.
Ces constats sont faits ce 18 décembre 2012 par Philippe Béchade*, dans ses notes de marché de La Chronique Agora.
▪ Une réalité qu’on ne veut pas voir
(…) Cette réalité, c’est Chypre au bord du défaut de paiement… c’est la Grèce qui s’apprête à fêter le Noël le plus austère depuis l’époque des colonels… c’est l’Espagne avec un taux de suicide historique chez les jeunes et une désespérance de la population jamais vue depuis l’après-guerre. La réalité de cette fin 2012, c’est aussi une Irlande incapable de respecter le calendrier de sa dette et qui fait tout pour repousser les échéances… une Italie où la population ne consomme plus et où la chasse à la fraude fiscale se transforme en harcèlement pour ceux qui n’ont guère les moyens de se protéger de la curiosité du fisc (…).
▪ Deux événements qui ont marqué l’actualité hier
Si nous devions retenir deux faits marquants survenus ce lundi, il y a d’abord la proclamation des résultats des législatives au Japon. Il y a eu une large victoire du Parti libéral démocrate qui offre une confortable majorité au futur Premier ministre Shinzo Abe - lequel s’est juré de faire dégringoler le yen jusqu’à ce que la croissance nippone reparte (…).
Le second fait marquant est une petite phrase d’Angela Merkel que les Européens n’ont pas fini de méditer. La chancelière a prononcé en quelques mots l’oraison funèbre du modèle social européen en expliquant que 50% des prestations sociales distribuées de par le monde l’étaient dans la Zone euro, laquelle ne représente que 25% du PIB mondial et seulement 8% de la population. Et de conclure : “ce n’est pas tenable, à moins de consentir des efforts (comprenez dans sa bouche des sacrifices) extraordinaires”.
▪ Un retour en arrière pour la Zone euro ?
Elle pourrait également s’alarmer que 98% de la population européenne soit vaccinée contre la tuberculose et le tétanos, que 99,8% des enfants des pays du G8 soient alphabétisés (contre 26% seulement au Mali et 28% en Afghanistan). Ce qui n’est évidemment pas tenable (pour les pays du Tiers-Monde de notre point de vue).
A croire que c’est désormais l’Europe qui doit tendre vers le moins-disant social et que les pays en voie de développement ont raison de maintenir une partie de la population en semi-esclavage, la voie royale qui mène vers la compétitivité et le plein-emploi.
Beaucoup de gérants et stratèges que nous entendons se disent pleins d’espoir pour le sud de l’Europe en 2013 et 2014. Leurs arguments font froid dans le dos. Le redressement de ces pays est en marche car les gens acceptent des salaires de 30% à 40% inférieurs à ce qu’ils étaient il y a cinq ans. Ils ne prennent plus de vacances (ils n’en ont de toute façon plus les moyens), ils travaillent en fonction des besoins des entreprises, non plus en fonction de normes d’heures légales travaillées compatibles avec une vie familiale.
Prenez la Grèce et l’Espagne : les déficits se réduisent car les frais médicaux supportés par l’Etat ont considérablement reculé. Bon, c’est vrai, les gens meurent un peu plus qu’avant (enfin vraiment beaucoup plus dans les campagnes grecques ou andalouses). Magnifique, l’Europe du sud montre la voie à suivre avec les encouragements des médias allemands.
Vous vous souvenez de ce livre de Viviane Forester qui avait “fait débat” il y a une quinzaine d’année et qui s’intitulait L’horreur économique ? Ce qu’elle dépeignait comme un scénario catastrophe dans un avenir improbable, c’est exactement ce à quoi les populations des PIIGS sont confrontées depuis 2009 sous la houlette des programmes “d’assainissement” du FMI et des pays “vertueux” du Nord.
Mais réjouissons-nous : comme le martèle maintenant notre président et quelques mois auparavant son prédécesseur, l’Eurozone est sauvée, à commencer par notre bien le plus précieux, c’est-à-dire l’euro. Le problème c’est que, s’il est effectivement sauvé, cela ne fait pas une grosse différence pour ceux qu’il était censé protéger des périls de la mondialisation - puisque ni les chômeurs, ni les entreprises en difficulté, ni les futurs retraités n’en voient plus la couleur !
* Philippe Béchade rédige depuis dix ans des chroniques macroéconomiques quotidiennes ainsi que de nombreux essais financiers. Intervenant quotidien sur BFM depuis mai 1995, il est aussi la 'voix' de l'actualité boursière internationale sur RFI depuis juin 2002. Analyste technique et arbitragiste de formation, il fut en France l'un des tout premiers 'traders' mais également formateur de spécialistes des marchés à terme.
Par ailleurs, selon un autre rédacteur des publications Agora, Eberhardt Unger*, ce 18 décembre, on n’observe aucun signe d’amélioration de l’économie mondiale en 2013. La BCE prévoit une récession dans la zone euro en 2012 et 2013.
Lire L’économie mondiale boite !
Conclusion : La crise économique mondiale est loin d'être terminée. Les problèmes qui ont conduit à la crise actuelle continuent de proliférer et, d'une façon générale, ouvrent la voie au protectionnisme. Le surendettement américain et la crise de l'euro zone sont les plus grands risques. Il y a aussi celui du marché mondial des dérivés de 700 000 milliards de dollars à rapprocher du PIB mondial estimé à 70 000 milliards de dollars. Les banques centrales poursuivront leur politique monétaire ultra-expansive jusqu'à ce qu'une trop forte inflation les en empêche. Pour 2013, il faudra tenir compte de nouvelles turbulences sur les marchés de devises.
* Dr. Eberhardt Unger est un économiste indépendant, fort de plus de 30 ans d'expérience des marchés et de l'économie.
Cet article est le 134ème paru sur ce blog dans la catégorie Capitalisme
La résistance populaire met en échec l’ordre capitaliste
La montée d’un “activisme populiste” est une menace au “contrôle extérieur”
Durant un discours récent en Pologne, l’ancien conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski a prévenu ses coreligionnaires élitistes qu’un mouvement de “résistance” mondial mené par un “activisme populiste” contre “le contrôle extérieur” est en train de menacer de faire dérailler la poussée vers le nouvel ordre mondial.
Notant au passage que la notion du XXIème siècle devant être le siècle américain est une “folie partagée”, Brzezinski a déclaré que la domination américaine n’était plus possible du fait d’un changement social allant en s’accélérant par le moyen “de communication de masse instantanée telle la radio, la télévision et l’Internet”, qui ont ensemble stimulés cumulativement “un réveil universel de la conscience politique de masse”.
L’ancien conseiller à la sécurité a ajouté que “cette montée d’un activisme populiste mondial prouve être insensible à une domination extérieure du même type que celle qui a prévalu dans l’âge du colonialisme et de l’impérialisme.”
Brzezinski a conclu en disant que “la résistance populiste persistante et hautement motivée de la part de gens politiquement éveillés et historiquement hostiles à tout contrôle extérieur est de plus en plus difficile à supprimer.”
Bien que Brzezinski a expliqué tout ceci d’une voix neutre, le contexte de l’environnement dans lequel il a fait ces déclarations, ajouté à ses commentaires précédents indiqueraient que ceci n’est pas du tout une célébration de la “résistance populiste”, mais bien une lamentation au sujet de l’impact que cette résistance a sur le type de “contrôle extérieur” dont Brzezinski fut un avocat de la première heure.
Ces remarques furent faites au cours d’un évènement de l’European Forum For New Ideas (EFNI), une organisation qui se fait l’avocat de la transformation de l’Union européenne en un super-état fédéral anti-démocratique, le type même de “contrôle extérieur” bureaucratique dont Brzezinski disait dans son discours, qu’il était en danger.
Dans ce contexte, il doit bien être compris que Brzezinski montre que la “résistance populiste” est un obstacle majeur à l’imposition d’un nouvel ordre mondial et ceci doit être plus pris comme un avertissement que comme une célébration.
Considérons également ce que Brzezinski a écrit dans son livre: “Between two ages: America’s role in the Technotronic Era”, livre dans lequel il se faisait l’avocat du contrôle des populations par une élite politique au moyen d’une manipulation technotronique (NdT: technocratique + électronique).
Il écrivait: “L’ère technotronique implique l’apparence graduelle d’une société bien plus sous contrôle. Une telle société serait dominée par une élite qui ne serait plus contrainte par des valeurs traditionnelles. Bientôt il sera possible d’exercer une surveillance presque continue sur tous les citoyens et de maintenir des fichiers mis à jour contenant jusqu’aux informations les plus personnelles de chaque individu. Ces fichiers pourront être consultés de manière instantannée par les autorités…”
“Dans la société technotronique, la tendance sera vers l’agrégation du support individuel de millions de citoyens incoordonnés, qui seront des proies faciles pour des personnalités attractives et magnétiques, exploitant les toutes dernières techniques de communication afin de manipuler les émotions et de contrôler la raison”, écrivait-il dans le même livre.
La préoccupation soudaine de Brzezinski au sujet de l’impact d’une population mondiale politiquement éveillée n’est pas née d’une quelconque notion qui s’identifie avec la cause de cette population, bien au contraire.
Brzezinski est l’ultime initié élitiste, l’homme de l’intérieur, le fondateur de la puissante commission trilatérale (NdT: aux ordres de son maître David Rockefeller, financier derrière la trilatérale et le CFR), un membre éminent du Council on Foreign Relations (CFR) et un participant très régulier des réunions du groupe Bilderberg. Il fut décrit par le président Obama comme étant “un de nos meilleurs penseurs”.
Ce n’est pas la première fois que Brzezinski se plaint du bourgeonnement d’une opposition populiste à la domination d’une élite infinitésimale. Pendant son discours du CFR à Montréal en 2010, Brzezinski avait mis en garde les mondialistes que “le réveil politique mondial”, combiné avec les luttes intestines au sein de l’élite même, menaçaient de faire dérailler la poussée vers le gouvernement mondial.
* Alter Info déclare sa totale indépendance à l'égard de tous gouvernements et institutions, de tous partis politiques et de tous groupes d'influence.
Notre objectif est d'aider à une meilleure connaissance et compréhension des sujets sensibles au cœur de nos sociétés modernes : conflits et évolution des sociétés occidentales, du Moyen-Orient et du monde arabo-musulman, relations entre les religions monothéistes, laïcité, ‘'islamisme'', terrorisme, communautarisme et ‘'antisémitisme'', toutes ces méconnaissances des problématiques engendrent des peurs irrationnelles qui justifient les mesures exceptionnelles -loi Perben I et II-. Nous considérons que l'information concernant le Moyen Orient est, en Occident en général et en France en particulier, diffusée de manière sélective, subjective et en fonction des préjugés manichéens alimentés et distillés, des perceptions dogmatiques, où les sensibilités ethnocentriques l'emportent sur la réalité. Alter Info se donne donc comme mission de promouvoir une information alternative aux antipodes des versions officielles et informer des conflits qui s'y déroulent et de prévenir des conséquences qui en découlent.
Cet article est le 133ème paru sur ce blog dans la catégorie Capitalisme
Réforme raisonnée impossible, révolution inévitable ?...
Entre gesticulations conjoncturelles impuissantes et agenda structurel au point mort, la crise poursuit inéluctablement son cours, nous rapprochant chaque jour un peu plus de l’irréparable, c'est-à-dire des fractures sociétales qui conduisent aux guerres civiles larvées ou ouvertes et des fractures internationales qui ne peuvent mener qu’à des fuites en avant fatales. Pourtant l’analyse des causes profondes de la crise est bien documentée : entre inégalités galopantes, système monétaire international aberrant et système financier jouant son profit contre l’économie réelle, rien n’est hors de portée d’une volonté réformatrice affirmée.
A croire que la réforme raisonnée est impossible et la révolution inévitable bien qu’hasardeuse dans ses effets.
Bonjour les dégâts !
« (…) J’écrivais en juillet dernier que les scénarios « Retour des Etats » étaient les plus probables et les Scénarios « Perte de contrôle » pas impossibles mais beaucoup moins probables (le scénario de « confirmation des marchés » étant lui strictement impossible).
Je voudrais maintenant nuancer ce propos : pour s’engager dans les scénarios Retour des Etats et écarter le risque de la perte de contrôle, encore faudrait-il que les Etats arrêtent de jouer les grands frileux et reviennent pour de vrai, sans demander l’autorisation aux marchés… afin de sortir de l’impasse actuelle qui est d’abord et avant tout une impasse conceptuelle.
Elle consiste à penser que le traitement de cette crise relève d’un policy mix judicieux, c'est-à-dire d’un panachage pertinent de politique budgétaire et de politique monétaire, donc des deux grandes catégories de la politique conjoncturelle. D’où un débat très vif entre keynésiens et anti keynésiens et tout économiste ou homme politique aujourd’hui est sommé de dire s’il est keynésien (comprendre adepte de politiques de relance, considéré par ses adversaires comme laxiste !) ou bien anti-keynésien (comprendre adepte d’une politique rigoureuse visant au premier chef au désendettement des agents économiques et en particulier des Etats).
Pour ma part je refuse de me situer dans cette alternative et je me définis comme un « akéneysien » face à cette crise, c'est-à-dire que l’analyse que je fais des perspectives de sortie de crise se situe, bien au-delà d’une démarche conjoncturelle, dans une approche structurelle. Nous sommes dans une Très Grande Crise Multidimensionnelle (TGCM), très différente de la Crise des années 30 sur laquelle sont fondées l’analyse et les politiques keynésiennes, comme j’ai commencé à le dire et à l’écrire en 2009.
C’est ainsi qu’en novembre 2009 dans un exposé (« Très Grande Crise Multidimensionnelle, destruction créatrice et territoires ») au Conseil Régional PACA à Marseille à l’occasion du séminaire organisé par la CRPM, « Sortir l’Europe de la Crise : les réponses des régions », je proposais un tableau comparatif (reproduit ci-dessous) entre la crise des années 30 et la crise actuelle :
Critères de comparaison Grande Dépression des années 30 TGCM depuis 2007, en cours
Nature profonde de la crise Crise dans la relation Crise dans la relation homme-homme
Homme- homme + homme - nature
Caractérisation technologique Crise à technologie constante Crise à rupture technologique
Caractérisation économique Crise de demande Crise de demande à court terme
+ crise d’offre non soutenable
à long terme
Politique de sortie de crise Politique de relance Politique d’innovation
Auteur de référence Keynes** Schumpeter***
Ce tableau comparatif serait aujourd’hui à reprendre et à compléter car il n’insiste pas suffisamment sur deux différences entre la crise des années 30 et la crise actuelle :
- L’internationalisation beaucoup plus forte des économies ce qui rend indispensable une plus grande attention aux politiques de change et aux politiques commerciales
- Le rôle majeur aujourd’hui d’une spéculation financière tous azimuts, encore plus sophistiquée et détachée de l’économie réelle.
A l’inverse, ce tableau introduit une dimension « homme-nature » dont je ne traite pas dans mes scénarios ci-dessus, qui n’abordent que de la dimension sociale de la crise. Mais si par bonheur la crise sociale - la dimension homme-homme - était dépassée et que la croissance reprenait, la dimension homme-nature d’un monde fini reprendrait le dessus et la croissance, à technologie constante, viendrait buter sur la limite des ressources naturelles, d’où l’importance de la recherche et de l’innovation, en particulier dans le domaine énergétique (renouvelable, nucléaire alternatif – voie thorium ? – hydrogène) et agricole (troisième révolution agricole, en cours).
Mais, sur le fond et pour l’essentiel, cette revendication akeynésienne cadre les limites de l’action conjoncturelle, renvoyant dos à dos laxistes et rigoristes, keynésiens et anti-keynésiens. La relance, sous forme budgétaire ou sous forme monétaire, ne conduit nulle part.
Sous forme budgétaire, elle a pu être utilisée comme première réponse à la crise, après le choc Lehman ; elle est aujourd’hui strictement impossible faute de marge de manoeuvre budgétaire, dans une période où, si le désendettement peut et doit être étalé, un endettement supplémentaire est difficilement concevable.
Sous forme monétaire, par gonflement de la base monétaire des banques centrales, elle est abondamment pratiquée mais n’embraye pas sur l’économie réelle (…). Quant aux politiques de rigueur en vue d’un désendettement accéléré, elles débouchent sur l’effet inverse : recul de l’activité et donc des recettes fiscales, d’où une impossibilité de réduire déficit et endettement.
Bref, les politiques conjoncturelles sans perspectives structurelles claires ne font que tourner en rond au fond d’une impasse, sans produire d’effets positifs notables et sont susceptibles de nous rapprocher des scénarios de perte de contrôle.
Pour accéder aux scénarios « Retour des Etats », il est nécessaire de remplir certaines conditions qui s’inscrivent dans un agenda structurel de traitement des causes profondes de la crise. Il faudrait remplir deux objectifs de l’agenda interne de chaque pays ou zone: mettre hors d’état de nuire la finance spéculative (et reprendre au passage le contrôle de la dette souveraine) et promouvoir un recul des inégalités (...)
* Voir Présentation générale de la Crise. Henri REGNAULT est Professeur d’Economie à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Diplômé de l’ESSEC et de Sciences Po avant d’obtenir un doctorat d’Etat à Paris Dauphine, il a commencé sa carrière universitaire au Maghreb à la fin des années 70, en Algérie puis en Tunisie, et s’est spécialisé en Economie du Développement et Economie Internationale, travaillant sur les relations Nord-Sud, en particulier sur les terrains méditerranéen, latino-américain et plus récemment asiatique. Il a dirigé le GRERBAM (Groupe de Recherche sur Economies Régionales du Bassin Méditerranéen), puis le Groupement de recherche du CNRS EMMA (Economie Méditerranée Monde Arabe) et anime le Réseau Intégration Nord-Sud (RINOS). Par ailleurs, depuis septembre 2007, il écrit « LA CRISE », lettre trimestrielle.
Cet article est le 132ème paru sur ce blog dans la catégorie Capitalisme
Article paru le 30 octobre 2012 sur http://mrc53.over-blog.com
La démocratie mise en danger par la mondialisation
L’Insee confirme la stagnation de l’économie française : avec 0% de croissance au printemps et ce pour le troisième trimestre consécutif, la croissance sur l’ensemble de 2012 sera sans doute comprise entre 0% et 0,5%. C’est le résultat d’une demande intérieure qui se contracte en raison de la baisse du pouvoir d’achat des milieux populaires.
Le PS en fait logiquement porter la responsabilité sur le gouvernement précédent. Voir la déclaration de la secrétaire nationale à l’économie : Karine Berger : "Les résultats du 2ème trimestre portent la marque des politiques d'austérité du gouvernement précédent"
Mais il se garde bien de situer les responsabilités au niveau des choix politiques européens. Il n’est peut-être pas loin de penser comme le Gouverneur de la Banque de France, qui affirmait (Le Point, 9 août 2012) : Christian Noyer : "Notre modèle social n'est plus adapté". (…) Il faut donc des réformes de structure, une réforme du Code du travail qui permette plus de flexibilité. De manière à restaurer et à améliorer la compétitivité de notre économie. Nous devons faire évoluer notre modèle social. Il n'est plus adapté à la compétition mondiale.
L’enjeu est effectivement la remise en cause du modèle républicain et social, refondé avec éclat par le Conseil national de la Résistance en 1945.
L’antagonisme se creuse entre les forces démocratiques et les forces néolibérales, qui ont imposé leur conception de la mondialisation, y compris au sein des institutions européennes.
Un texte - non publié - qui l’exprime bien a été écrit en 1997 par un haut fonctionnaire du ministère de l’agriculture, qui eut des responsabilités importantes entre 1981 et 1986 dans les cabinets ministériels. Voir Réflexion critique sur la mondialisation de l'économie (mars 1997) - 31 juillet 2006.
Mondialisation de l'économie = fin de la démocratie ?
L'«inéluctable mondialisation de l'économie» découle pour une part des progrès techniques, notamment dans le domaine des communications, qui facilitent les échanges de biens, et surtout de services et de capitaux. La mondialisation résulte encore plus de la volonté persistante des gouvernements et des puissances financières qui les soutiennent d'éliminer tout obstacle aux échanges et toute entrave au libre jeu des forces économiques avec pour premier critère la rentabilité financière.
L'internationalisation de l'économie repose sur le postulat selon lequel le libéralisme permet, tel la main invisible d'Adam Smith, la répartition optimale des activités en fonction des potentialités naturelles et du niveau de développement de chaque région. Une des conséquences les plus souvent énoncées est que les pays développés doivent se spécialiser dans des activités, intellectuelles et de service, à contenu intellectuel élevé, et abandonner les secteurs fortement consommateurs de main d'oeuvre aux pays en développement où cette main d'oeuvre est bon marché.
De même que les théories d'Adam Smith ont fourni une justification théorique à l'exploitation des travailleurs dans l'Angleterre du XIXème siècle, de même on constate que le triomphe actuel des théories libérales se traduit par la montée irrésistible du chômage et l'instauration d'une société duale, avec les maux qui les accompagnent.
Au-delà de ces faits, quelques réflexions de bon sens permettent de mesurer le caractère trompeur des justifications du libéralisme sans freins. En dépit des théories généreuses qui prétendent pouvoir pousser toute personne jusqu'aux études supérieures, une proportion non négligeable de la population, même dans les pays les plus développés, ne peut être employée que dans des tâches à faible contenu intellectuel. De même, si l'emploi constituait vraiment une priorité absolue, il conviendrait par exemple de comptabiliser les emplois créés en France par la vente d'une centrale nucléaire à la Chine et les emplois détruits par les textiles ou le matériel électrique importés en compensation.
Tout le monde répète que 1/3 des emplois français sont liés à l'exportation, mais personne ne s'étonne du paradoxe qui fait que les records actuels de solde extérieur s'accompagnent de records de chômage. Cela s'explique si l'on considère que nous échangeons des produits à forte intensité capitalistique contre des produits à forte intensité de travail et que plus nous exportons, plus nous importons de chômage en retour.
La seule façon d'atténuer les conséquences sociales de ces destructions d'emplois serait d'augmenter la redistribution des bénéfices commerciaux et financiers réalisés par les secteurs qui profitent de la division internationale du travail. Malheureusement, la libéralisation simultanée des marchés financiers multiplie les possibilités d'évasion fiscale et de localisation des gains dans des pays accueillants.
Les assurances prodiguées par les gouvernements pour apaiser les craintes engendrées par la libéralisation incontrôlée des échanges ne sont qu'une farce. Alors que les distorsions commerciales résultant des manipulations monétaires sont évidentes, aucun effort sérieux n'a été fait pour lier l'ouverture de nos frontières à l'acceptation d'une discipline monétaire par les USA. De même, les assurances de clauses sociales dans l'Organisation Mondiale du Commerce restent lettre morte, la récente réunion ministérielle de l'OMC à Singapour l'a confirmé.
Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que le citoyen se sente abandonné et qu'il perde confiance dans les mécanismes démocratiques. En s'en remettant sans garde-fou aux lois du marché, le gouvernement retire au citoyen la possibilité d'influer par son vote sur un élément essentiel de sa vie : l'exercice de son droit au travail. Il n'est pas indifférent de souligner qu'au moment où se lèvent tous les jours des défenseurs des droits les plus divers, on passe sous silence ce droit essentiel, pourtant inscrit depuis 1946 dans le préambule de la Constitution.
L'opinion se révolte aussi contre le paradoxe qui voudrait que le libéralisme, censé être source de richesses, se traduise par une remise en cause sans précédent des acquits sociaux et des concepts de solidarité qui sous-tendent la société française. Elle ne peut pas non plus admettre que les progrès scientifiques et techniques, utilisés pour justifier la mondialisation, se traduisent par une décadence matérielle et morale.
La tentation de l'extrémisme politique est une réponse naturelle à cette situation. Il est à craindre que lorsque cet extrémisme aura montré ses limites, il ne cède la place comme dans d'autres pays à des comportements encore plus inquiétants : extrémisme religieux, dérives maffieuses ou sectaires, ...
Pour lutter contre cette dérive, il faut que l'emploi devienne une priorité absolue dans les faits et non seulement dans le discours. Cela implique en premier lieu de combattre les politiques qui conduisent à la disparition d'emplois productifs et d'adopter des mesures qui contribuent à recréer de tels emplois dans notre pays. Il faut signaler à ce propos que pour sympathiques qu'elles soient, les dispositions qui ne créent que des emplois de service (par exemple en abaissant l'âge de la retraite dans les transports) contribuent à accroître les ponctions déjà exagérées sur le secteur productif et entretiennent le cercle vicieux de la redistribution croissante de ressources qui s'amenuisent.
Cette priorité réelle accordée à l'emploi constituerait la meilleure réponse au discours démagogique du Front National, qui attribue aux immigrés la responsabilité du chômage et des maux qui l'accompagnent, et dissimule ainsi la responsabilité d'un libéralisme effréné qui casse des pans entiers de l'appareil productif français. Si on veut lutter contre la xénophobie, il est plus utile de s'attaquer réellement au problème du chômage que de faire du tapage sur la loi Debré en "oubliant" de dénoncer l'accord OMC sur les télécommunications qui constitue une avancée majeure vers la déréglementation généralisée.
Même si l'on cherche à nous faire croire qu'il est "politiquement incorrect", un certain protectionnisme est nécessaire. Nous devons affirmer haut et fort qu'il ne s'agit pas d'une attitude conservatrice, mais de la constatation de bon sens qu'il n'est pas possible de se réclamer d'une certaine conception de la solidarité et de l'organisation sociale si l'on refuse toute protection contre les pays et les groupes d'intérêt qui n'appliquent pas ces règles.
Dans ce contexte, l'attitude vis-à-vis de l'Union Européenne est un élément majeur. Loin de constituer le cadre indispensable à la défense de l'économie française, l'Union Européenne dominée par les tenants du libéralisme économique le plus dogmatique est un relais essentiel de l'internationalisation de l'économie.
Depuis au moins 20 ans, nous sommes soumis à un véritable terrorisme intellectuel qui nous répète que faute de développer l'intégration européenne, nous n'aurions qu'une Europe inachevée sans contenu politique et sans poids face aux USA. On n'a développé que l'Europe des marchands en supprimant tous les obstacles aux échanges, alors que l'Europe sociale censée contrebalancer cette évolution reste désespérément au point mort. Dans le même temps, l'élargissement croissant de l'Union Européenne à des pays de niveau économique et social disparate permet toutes les délocalisations et tous les trafics, au détriment des activités productives.
Si rien n'est fait, les évolutions en cours de l'Union Européenne conduiront au tournant du millénaire à deux changements majeurs qui rendront quasi impossible le retour en arrière, sinon accompagné de troubles graves.
La monnaie unique et les contraintes qui l'accompagnent vont ôter aux Etats un de leurs derniers instruments au service d'une conception politique (et non uniquement économique) de la société. L'élargissement aux pays de l'Est achèvera la dilution de la construction européenne dans une vaste zone de libre échange ouverte à tous les vents.
Ce texte est daté de 1997.
Rappel : L'histoire du capitalisme, un livre de Michel Beaud à recommander - 14 août 2012
Cet article est le 131ème paru sur ce blog dans la catégorie Capitalisme
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