Le MRC 53 est la structure mayennaise du Mouvement Républicain et Citoyen, qui a pour but de rassembler la gauche républicaine à partir, notamment, des idées de Jean-Pierre Chevènement, l'un de ses fondateurs, qui n'est plus membre du MRC depuis 2015. Le MRC a pris le relais du Mouvement des Citoyens (MDC) après les élections de 2002. En 2022, le MRC est devenu membre de la Fédération de la Gauche Républicaine avec quatre autres organisations politiques.
Contribution de Jérôme Baray, vice-président de Le Mans Université
Le président de la République, Emmanuel Macron, ne peut ignorer l'impasse dans laquelle la France est engagée s'agissant de la dette. Mais il refuse le bon diagnostic, par manque de lucidité ou, plutôt, par incapacité à prendre les décisions qui correspondent à l'intérêt général.
"The Conversation France" a publié, le 13 novembre 2025, un texte de Jérôme Baray, vice-président du Conseil d'administration de Le Mans Université, qui éclaire le citoyen-lecteur.
Comment la gestion de la dette publique appauvrit l’État au profit du secteur privé
La dette publique a atteint de tels niveaux, en termes tant absolus (3 416 milliards d’euros à la fin du deuxième trimestre de 2025) que relatifs (116 % du PIB), que la nécessité de sa réduction n’est plus remise en question. L’actuel débat budgétaire l’illustre à merveille, qui oppose les tenants de la baisse des dépenses à ceux de la hausse des recettes.
Et si ce quasi-consensus sur l’objectif de contenir, voire de diminuer, la dette conduisait à se tromper d’outils ? Et si ce n’était pas tant le montant de la dette en tant que tel qui était problématique mais son mode de financement par les marchés financiers ?
Voici deux extraits, au début et à la fin, du texte de Jérôme Baray.
La croissance de la dette publique fait l’objet de toutes les attentions. Toutefois, si tel est le cas, c’est en raison des choix qui ont été faits pour l’assumer. Recourir aux marchés financiers n’est pas neutre. Et si la solution passait par une définanciarisation de la gestion de la dette.
« L’État vit au-dessus de ses moyens. » La phrase est si souvent répétée qu’elle n’est plus questionnée. De moins de 20 % du produit intérieur brut (PIB) dans les années 1970, la dette atteint aujourd’hui environ 110 %. Au-delà de ces chiffres, de nombreux travaux critiques, de Thomas Piketty à Pierre Bourdieu, montrent une autre réalité.
Loin d’être née d’un excès de dépenses sociales, la dette est aussi née d’une série de choix politiques favorables aux marchés financiers, comme l’ont montré Frédéric Lordon ou François Chesnais, la financiarisation de l’État transformant la dette en outil de transfert de richesses vers le secteur privé.
L’interdiction de la monétisation directe (c’est-à-dire le financement de la dette par émission monétaire), les privatisations massives et les aides publiques non conditionnées ont affaibli l’État, tout en enrichissant le secteur financier. Ainsi, chaque année, des milliards d’euros d’intérêts (68 milliards d’euros en 2025, soit un peu plus que le budget de l’éducation nationale) rémunèrent les créanciers privés, tandis que les services publics doivent se restreindre. Le récit dominant occulte la responsabilité de choix politiques assumés et construits dans le temps long.
Jusqu’en 1973, l’État pouvait se financer auprès de la Banque de France à taux nul. La loi du 3 janvier 1973 y a mis fin, imposant l’emprunt sur les marchés. Cette décision s’inscrivait dans un contexte d’inflation forte et dans l’adhésion aux idées monétaristes naissantes : limiter la création monétaire publique était perçu comme un moyen de stabiliser les prix et de moderniser la politique économique.
Cette dépendance a été renforcée par les traités européens : l’Acte unique européen (1986), le traité de Maastricht (1992) puis le traité de Lisbonne (2007).
Cette réforme, souvent présentée comme une modernisation, peut aussi être lue – et c’est la perspective que je défends – comme un basculement structurel vers une dépendance durable aux marchés financiers. Ce choix était motivé par la crainte de l’inflation et par la volonté d’inscrire la France dans le mouvement de libéralisation financière qui gagnait les économies occidentales à la même époque (...).
Repenser la dette suppose de l’utiliser de façon ciblée, à taux nul, comme avant 1973. Les aides aux entreprises devraient être conditionnées à des engagements vérifiables en matière d’emploi et d’innovation, au profit des petites et moyennes entreprises. La fiscalité doit être rééquilibrée, en réduisant les niches, en taxant les rentes, en imposant aux grandes entreprises actives en France d’y payer leurs impôts. L’exemple de la taxe sur les superprofits énergétiques (UE, 2022) montre que c’est possible. Il s’agit là d’une mesure de justice élémentaire, que beaucoup de citoyens comprennent intuitivement, mais qui peine encore à s’imposer dans le débat public.
En outre, une loi antitrust limiterait la concentration excessive dans le numérique, la finance ou l’énergie. Pour être efficace, elle devrait s’accompagner d’autorités de régulation fortes, capables de sanctionner réellement les abus de position dominante. Enfin, une cotisation sociale sur l’intelligence artificielle permettrait de partager les gains de productivité et de financer la protection sociale. Une telle mesure contribuerait aussi à une meilleure répartition du temps de travail et à un équilibre de vie plus soutenable. Au-delà de ces leviers, une simplification des structures administratives libérerait des marges de manœuvre budgétaires, permettant de renforcer les métiers à forte utilité sociale et d’améliorer la qualité du service rendu aux citoyens.
La dette publique française n’est pas le fruit d’un peuple dépensier, mais celui d’un système construit depuis 1973 pour enrichir une minorité et fragiliser la puissance publique. Privatisations, aides sans condition, rente d’intérêts et connivence entre élites ont transformé l’endettement en transfert de richesses. Rompre avec cette logique suppose de recourir à l’emprunt à taux nul, de conditionner les aides, de rééquilibrer la fiscalité, de réguler les monopoles et de taxer l’IA.
Reprendre la main sur la dette, c’est gouverner la monnaie et les priorités collectives en fonction de l’intérêt général. C’est aussi affirmer que l’économie n’est pas une fatalité technique, mais un choix de société qui engage la souveraineté et le contrat social de demain.
Cet article est le 3566 ème sur le blog MRC 53 - le 17ème, catégorie France et monde
Article paru le 14 novembre 2025 sur http://mrc53.over-blog.com/