Le MRC 53 est la structure mayennaise du Mouvement Républicain et Citoyen, qui a pour but de rassembler la gauche républicaine à partir, notamment, des idées de Jean-Pierre Chevènement, l'un de ses fondateurs, qui n'est plus membre du MRC depuis 2015. Le MRC a pris le relais du Mouvement des Citoyens (MDC) après les élections de 2002. En 2022, le MRC est devenu membre de la Fédération de la Gauche Républicaine avec quatre autres organisations politiques.
Le couple franco-allemand n'existe pas, le projet européen non plus
- Sur la question de la relation franco-allemande, citons d'abord (Vie publique, 19 mai 1994) Jean-Pierre Chevènement : Lettre à un ami allemand. Extrait.
(...) Ce modèle, celui d'un Saint-Empire de la finance, conviendrait peut-être à la tradition historique allemande et surtout au capital financier qui serait le vrai maître de cette Europe-là. Je ne suis pas sûr que le peuple allemand y trouverait son compte.
Quant à la France, nation politique par excellence, où la nationalité se définit par la citoyenneté, elle ne sacrifiera pas aisément ses valeurs républicaines de laïcité, d'égalité et de service public à une conception à la fois libérale et impériale, donc inégalitaire, de l'Europe, où le pouvoir échapperait aux citoyens au bénéfice de la Commission de Bruxelles, de la banque de Francfort, et de la Cour de Luxembourg.
- Le 17 mai 1996, Pierre Béhar (Le Monde Diplomatique) : Repenser le couple franco-allemand.
Si la France perçoit l’Europe à travers le rapport franco-allemand, l’Allemagne, elle, la pense en fonction de ses intérêts propres. Dans un ouvrage qui vient de paraître, Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la défense, « parle franc » sur cette relation dissymétrique. Jean-Pierre Chevènement, France-Allemagne-Parlons franc, Plon, 1996.
- Le 3 janvier 2012, Philippe Cohen (Marianne) interrogeait Jean-Pierre Chevènement (extrait) : Chevènement : "On fait comme si la France ne pouvait qu'emboîter le pas à l'Allemagne".
Vous affirmez entrevoir les clefs d’une approche différente de la relation franco-allemande. En quoi pourriez-vous obtenir des résultats meilleurs que ceux obtenus par les différents gouvernements depuis dix ans ?
Une chose est sûre : les destins de la France et de l’Allemagne sont liés. Avec l’Allemagne il faut une dialogue permanent. Ne jamais rompre le contact. Or, je constate que la plupart de nos hommes politiques connaissent très mal ce pays et n’ont pas réfléchi à ce que pourrait être une véritable solidarité de destin entre la France et l’Allemagne. Il est vrai que la situation aujourd’hui n’est pas simple.
Comme l’avait prévu le chancelier Kohl, l’Allemagne est devenu le n° 1 en Europe, par sa démographie, son industrie, son excédent commercial, sa position géocentrée et l’influence prépondérante qu’elle exerce non seulement dans les pays d’Europe centrale mais également en Ukraine, en Russie, au Kazakstan, etc.
L’Allemagne a-t-elle un projet ? Thomas Mann faisait remarquer que l’Allemagne était trop grande pour ne pas chercher à dominer l’Europe, mais aussi trop petite pour y parvenir. A défaut d’Europe allemande, il prônait une Allemagne européenne.
Je constate que depuis 20 ans, l’Allemagne est passée du point de vue de ses représentations, du postnational cher à Jürgen Habermas à une situation de nation normale qui défend ses intérêts propres tels qu’elle les définit à tort ou à raison : mercantislisme commercial, monnaie forte, etc. Avec la sortie du nucléaire, l’Allemagne met les gaz à l’Est, dans un rapprochement privilégié avec la Russie.
L’Allemagne a eu besoin de l’Europe pour sa réunification, celle-ci est accomplie, la jurisprudence de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe affirme d’une manière non ambiguë la souveraineté nationale recouvrée du peuple allemand et les droits du Bundestag. Cette façon d’être était inévitable et elle est tout à fait normale.
La question que je pose est simplement de savoir si l’Allemagne ne définit pas ses intérêts de manière trop étroite, quasi « sollipsiste ». L’Allemagne par exemple peut-elle imposer à toute l’Europe une monnaie qui, de toute évidence, ne convient pas aux autres ? Est-il raisonnable de faire reposer sur l’OTAN seule la défense de l’Europe alors que les Etats-Unis se tournent de plus en plus vers l’Asie ?
Avec le nouveau projet de traité européen dont les bases ont été posées le 9 décembre dernier, M. Sarkozy s’est engagé à réduire de cinq points de PIB, soit 100 milliards d’euros, notre déficit public à l’horizon 2016 : c’est la certitude d’une stagnation de longue durée, la France n’est pas le brillant second de l’Allemagne. Elle devient une sorte de « Junior Partner » ! Ce n’est pas acceptable !
Finalement, la souveraineté nationale n’était pas une mauvaise invention. Comme disait le général de Gaulle, elle est l’art de rendre égales les choses inégales.
A mon sens, nous n’avons jamais discuté sérieusement avec l’Allemagne de ce que pouvait être une Europe européenne, pour parler comme le Général de Gaulle.
Ceci explique pourquoi nous n’avons ni politique économique européenne commune, ni politique énergétique, ni politique militaire (voir la question des armes nucléaires), ni politique extérieure (voir l’Union pour la Méditerranée et la Lybie). Je crains que l’Allemagne, si elle mène une politique de « cavalier seul », n’agisse comme accélérateur du déclin européen au plan démographique, économique, diplomatique et même moral avec la vogue de l’idéologie de la peur qui a fleuri Outre Rhin (principe de précaution, « heuristique de la peur », « société du risque », etc.) et qui n’est pas sans rencontrer d’échos de ce côté-ci.
- En octobre 2016, livre de Jean-Pierre Chevènement (Fayard) "Un défi de civilisation. La seule stratégie pour la France". Extraits p 214-217.
La construction d'une "Europe européenne" par la voie de la démocratie est une oeuvre de longue haleine. Il faudra y mettre à la fois de la volonté et de la souplesse. La réussite d'un tel projet passe à l'évidence par une coopération étroite de la France et de l'Allemagne. C'est le préalable qu'il faut savoir reconnaître. Or, cette coopération intime ne va pas de soi, surtout quand il s'agira de constituer le noyau d'un acteur européen stratégique. La notion de couple franco-allemand évoquée en France si souvent n'a pas de traduction dans la langue de notre voisin. Nous butons depuis plus de cinquante ans sur cette difficulté (...)
La confiance ne tolère ni les ambiguïtés ni les procès d'intention. Il n'y a pas d'autre chemin pour la France et, j'ajoute, pour l'Allemagne, que d'approfondir toujours plus notre dialogue. Ce chemin est ardu, mais rien ne dit que nous devions le parcourir en un jour. La voie est semée d'embûches, il n'y a pourtant pas d'aure projet raisonnable en perspective que celui ouvert en janvier 1963 par le traité de l'Elysée, sinon de se fondre dans l'anglosphère et de devenir la banlieue, de plus en plus lointaine, de l'Empire américain. L'idée d'une "Europe européenne" est quand même plus conforme au génie profond et à l'intérêt de nos peuples, et, surtout, elle a une autre allure ! Ceux qui aiment la France et ceux qui aiment l'Allemagne me comprendront. Il y a des forces puissantes dans la société allemande pour souhaiter, en partenariat avec la France, ce chemin d'autonomisation responsable.
Pour poser sur des bases solides l'équation de l'"Europe européenne", il faut donc, encore et toujours, revenir à l'Allemagne. Elle est au coeur de l'Europe et elle est le coeur de la question. Le reste viendra par surcroît.
- Coralie Delaume publie "Le couple franco-allemand n'existe pas. Comment l'Europe est devenue allemande et pourquoi ça ne durera pas" (Michalon, 2018). Voir Note de lecture (15 novembre 2018) du livre de Coralie Delaume, par Marie-Françoise Bechtel, vice-présidente de la Fondation Res Publica : Le couple franco-allemand n'existe pas.
- Fondation Res Publica (27 juin 2022) : « Penser l'avenir de la relation franco-allemande »
Cet article est le 3589 ème sur le blog MRC 53 - le 181ème, catégorie France et Europe
Article paru le 30 décembre 2025 sur http://mrc53.over-blog.com/