Le MRC 53 est la structure mayennaise du Mouvement Républicain et Citoyen, qui a pour but de rassembler la gauche républicaine à partir, notamment, des idées de Jean-Pierre Chevènement, l'un de ses fondateurs, qui n'est plus membre du MRC depuis 2015. Le MRC a pris le relais du Mouvement des Citoyens (MDC) après les élections de 2002. En 2022, le MRC est devenu membre de la Fédération de la Gauche Républicaine avec quatre autres organisations politiques.
Il faut repenser l'agriculture, la rendre résiliente et plus autonome
Pierrick Berthou est un éleveur laitier breton (Quimperlé) qui, depuis 2016, veut "sauver les paysans" en revenant aux fondamentaux de l'agriculture. Le site Marianne publie en Tribune ses réflexions, notamment sur l'agriculture. Voir cet article (blog MRC 53, 27 novembre 2023) : Pierrick Berthou argumente en faveur de l'élevage.
Le 12 juin 2026, voici son texte, publié par Marianne.
Crise dans le détroit d'Ormuz: "Il faut redonner à l'agriculture son rôle nourricier"
Agriculteur à la ferme de Poulfang, dans le Finistère, Pierrick Berthou alerte, à l'aune de la crise qui touche le détroit d’Ormuz, sur la menace qui pèse sur notre souveraineté agricole et invite à revenir au principe même de l’agriculture : garantir une sécurité alimentaire.
Cela fait maintenant plusieurs semaines que le monde entier a les yeux rivés sur ce coin de la planète : le détroit d’Ormuz. Cette guerre, comme d’autres auparavant, ne devait pas durer longtemps. Or, elle s’enlise ! Les conséquences pour l’économie sont immenses, notamment pour l’agriculture de notre pays et, par effet domino, pour l’alimentation de nos concitoyens.
Cette guerre nous met dans une situation que nous pensions inconcevable : la possible pénurie alimentaire ! Lors de l’épisode du Covid-19, cette éventualité avait été abordée et même qualifiée de « pure folie » par le premier d’entre nous : le président de la République. Depuis que s’est-il passé ? Rien de probant, sinon l’accélération du modèle agricole industriel, avec pour symbole la loi Duplomb et maintenant la loi d’urgence agricole qui soutient sans équivoque l’industrialisation à marche forcée de l’agriculture. Assurément, ces lois ne sont pas une réponse aux défis qui s’annoncent pour l’agriculture et la société. Or, cette crise énergétique met en avant les fragilités de notre modèle agricole.
La production est grandement menacée à court terme et un arrêt total et brutal à moyen terme n’est pas à exclure. Quant au secteur de l’agroalimentaire qui transforme nos aliments, il pourrait être, lui aussi, totalement bloqué. Et la grande distribution ne sera pas en reste car si elle n’est pas approvisionnée, faute de produits ou faute de transporteurs, elle sera, également, inopérationnelle. Toute notre organisation alimentaire est basée sur un système prétendument sans faille...
Le modèle agricole développé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – en réalité cela avait commencé avant la guerre – est axé sur l’export. C’est ainsi que le paysan, présenté alors comme un plouc, est devenu un agriculteur, puis de nos jours un agri-manager. Le but est de vendre sur les marchés mondiaux via le libre-échange. Le résultat est là, sous nos yeux. En soixante ans, plus de 90 % des paysans ont été méthodiquement éliminés. La nourriture est devenue sans lien avec le sol, le climat, l’histoire, le territoire. Par conséquence, la France, terre de production par excellence (élevages-cultures légumières-céréales-fruits…) se retrouve à importer en 2025 plus de produits qu’elle n’en exporte. En guise d’illustration, 25 % de la viande bovine consommée (55 % pour la restauration) est issue de l’importation. La volaille importée représente 42 % ! Et que penser des 33 % des légumes frais et autre 26 % de viande porcine importée, selon France Agrimer ?
En supposant que le conflit Etats-Unis-Israël-Iran cesse rapidement, en l’état actuel des dégâts déjà occasionnés, il faudrait des mois, voire plus d’un an, avant de retrouver une situation à peu près normale. Or, le conflit perdure et nous n'en voyons pas la fin, ce qui augure un rétablissement long, très long, avec les conséquences qui s’ensuivent : prix du carburant instable, crise économique, problèmes d’approvisionnement pour l’industrie, le commerce et l’agriculture. Rien que pour la partie agricole, cela engendre des problèmes d’utilisation de leurs machines, de l’entretien des cultures, de récoltes et de leurs stockages.
C’est toute notre alimentation qui est en danger. Cet épisode doit nous alerter sur les risques que nous prenons et doit nous interroger sur notre modèle de production alimentaire. Le libre-échange est-il une solution pérenne ? En sommes-nous capables ? Voulons-nous l’émergence d’un autre modèle agricole ? Est-il raisonnable d’envisager un mode de production agricole qui sécuriserait notre alimentation ?
Cet épisode sera considéré comme une péripétie par certains avant que l’histoire ne reprenne son cours, sera vu par d’autres comme un moment propice de réflexion et d’action vers un autre modèle de production et d’acheminement alimentaire. Cela implique qu’il ne faut plus considérer l’agriculture QUE sous l’angle du commerce et de la production de minerais. Il s’agit de redonner à l’agriculture son rôle nourricier, de création et d’entretien de paysage. Et, c’est bien le but originel de l’agriculture, qui est avant tout un rôle de sécurité alimentaire, gage de paix et d’apaisement social ! Nous nous en sommes bien éloignés depuis quelques années…
Cette réorientation, car il s’agit bien d’une réorientation, doit se faire progressivement, bien entendu, mais doit être initiée par des idées et des actes forts. Il conviendra, au vu des risques que nous affrontons, de mettre en place une agriculture moins dépendante des énergies fossiles car moins gourmandes en énergies. Une agriculture qui s’affranchit progressivement, mais avec détermination, de la chimie (engrais, produits phytosanitaires en tous genres …). Un modèle qui promeut l’autonomie, la résilience et la proximité, qui aura donc pour pivot la polyculture-élevage répartie sur tout le territoire, l’agroforesterie, l’herbe, ce qui peut se résumer par de l’agro-sylvo-pastoralisme, et qui mettra en place, enfin, une vraie politique de l’eau. Le tout est de permettre d’avoir une agriculture pourvoyeuse d’une alimentation abondante, saine, abordable et qui sera rémunératrice pour les agriculteurs. In fine, cette agriculture devrait être un objectif commun à toutes les nations. Une nation qui ne peut pas sécuriser son alimentation peut-elle vraiment se prévaloir d’être une nation libre et en sécurité ?
Un tel projet agricole va immanquablement provoquer des cris d’orfraie de la part de la FNSEA, de ses alliés de l’agroalimentaire et de la distribution, ainsi que des économistes libéraux tellement gavés aux traités de libre-échange. Les détracteurs d’une telle politique vont forcément pointer d’un doigt accusateur le budget soi-disant pharaonique nécessaire à la mise en place d’une telle agriculture, rétrograde à leurs yeux. Ils ne manqueront pas non plus d’agiter le chiffon rouge du spectre de la famine qui en découlerait inévitablement. Tout ceci est évidemment faux ! À titre d’exemple, de nombreuses études sérieuses ont démontrés que l’agriculture bio, pour ne citer qu’elle (car d’autres agricultures sont possibles seule ou en accompagnement) peut nourrir l’ensemble de l’humanité.
En effet, si les Français dépensent chaque année quelque 254 milliards d’euros pour leur alimentation, ils dépensent, aussi, via les impôts et autres prélèvements obligatoires, plus de 100 milliards d’euros par an pour la dépollution de l’eau (pesticides et nitrates) et pour se soigner de maladies dues à la malbouffe. Il serait facile d’imaginer la réorientation progressive de cette manne financière vers un nouveau modèle de production-alimentation. Plutôt que de payer pour réparer des conséquences, il serait plus judicieux d’affecter ces budgets considérables à l’élaboration de pratiques agricoles moins polluantes et productrices d’une alimentation de qualité, accessible à tous en quantité et en qualité.
L’agriculture industrielle, qui n’a pas réglé, loin de là, la famine dans le monde, ni les problèmes de pollution (air-eau-sol) et encore moins le problème de la rémunération des agriculteurs, nous met sous le joug de pays producteurs de pétrole, par ailleurs pas franchement portés par la démocratie et assez enclins à la bellicosité. Franchement, sommes-nous bien raisonnables ?
Au vu de la situation internationale et de ses nombreux points de « crispations », nous ne devrions pas faire l’économie d’une telle réforme agricole-alimentaire. Peut-être que ce second coup de semonce, après le Covid-19, sera dépassé sans trop de dégâts. Mais qu’en sera-t-il une prochaine fois ? Ce n’est pas d’une loi d’urgence agricole, qui ne fait que faciliter le modèle d’industrialisation de l’agriculture, dont nous avons besoin. Ces alertes doivent nous interpeller, et forcer à l’action réfléchie mais rapide en faveur d’un changement de paradigme agricole-alimentaire. Il en va de notre cohésion sociale et de notre avenir.
Voir aussi (Marianne, 14 janvier 2026) : Pierrick Berthou : "Assistons-nous au crépuscule de l’agriculture française ?"
Photo : Pierrick Berthou et Aurélie Gabaud, de passage à Saint-Berthevin le 10 février 2017
Cet article est le 3653 ème sur le blog MRC 53 - le 525ème, catégorie AGRICULTURE et PAC
Article paru le 15 juin 2026 sur http://mrc53.over-blog.com/