Que faut-il faire pour que les jeunes se fassent entendre ?
La cote d’alerte est atteinte. Le chômage de masse, depuis 35 ans, pèse sur une « jeunesse qui a servi de variable d'ajustement. Chômage record, baisse des salaires et des niveaux de vie, précarisation, développement de poches de travail quasi gratuit (stages, piges, free-lance, exonération de charges, etc.), nouvelle pauvreté de la jeunesse, état de santé problématique et faible recours aux soins, absence d'horizon lisible » (Les jeunes sont mal partis, louis.chauvel, sociologue, Le Monde, 3 janvier 2011).
Les derniers-nés font figure de sacrifiés d'une décennie où la précarité et le mal logement n'ont fait que creuser l'écart avec les seniors issus du baby-boom, constate le sociologue Louis Chauvel, qui s'interroge : va-t-on assister à une lutte entre générations ?
Pour Éric Maurin, les fractures majeures ne sont pas générationnelles, mais plus que jamais sociales et territoriales. Attisant les clivages, la crise pourrait entraîner "un risque majeur de dislocation de la société" (…). Voir France, que fais-tu de ta jeunesse ? (Le Monde abonnés, 4 juillet 2010) et La peur du déclassement. Une sociologie des récessions par Eric Maurin (Denis Clerc, Alternatives économiques, octobre 2009).
Sur son blog, un professeur agrégé de science politique à l’IEP de Grenoble, Christophe Bouillaud, a réagi, le 6 janvier, à l’article de Louis Chauvel, ce qui a provoqué une réaction de celui-ci (voir Les jeunes sont mal partis, et Louis Chauvel est bien arrivé ...).
Patrick Trannoy évoque le débat sur le fameux clivage entre les «jeunes générations», chères à Louis Chauvel, et les plus âgées. Le conseiller national du MRC veut éviter un certain nombre de clichés. Non, les jeunes, souligne-t-il, ne sont pas tous sacrifiés. Et les seniors ne sont pas tous nantis.
Les « jeunes générations », celles qui, selon le sociologue Louis Chauvel, sont nées à partir des années 1960 et suivantes (parce que ce sont celles qui ont, les premières, connu un lourd chômage des jeunes, ou parce que, né lui même en 1967, il aime à se considérer encore parmi la jeunesse !), sont largement privées de représentation politique, voire durablement marquées par l’abandon mutuel qui caractérise les rapports entre leurs vies et la politique… (…)
Mais, de même qu’un train, un clivage peut en cacher un autre ! S’il est probablement pertinent de réfléchir aux antagonismes d’intérêts entre des jeunes sacrifiés et des seniors nantis, il serait absurde de considérer que tous les jeunes sont sacrifiés, et plus encore de penser que tous les seniors sont nantis. Surtout, la tentation de cette superposition abusive entre le clivage générationnel et le clivage de classes, ne permet pas de percer à jour l’enjeu central, pour les citoyens de ce XXIe siècle commençant, ni donc d’aller aux solutions essentielles (…).
Méfions-nous donc des amalgames hâtifs. Le « décryptage » du Monde du 4 janvier n’y verse pas, mais la lecture superficielle qui pourrait en être faite y conduirait. D’autant que l’intérêt des « possédants », les vrais, actionnaires mondialisés des fonds d’investissement et firmes transnationales, est précisément de brouiller les pistes, et de diviser pour régner.
De la même manière, on a sciemment confondu le problème du moule de reproduction des élites sociales que sont les grandes écoles, avec celui de la « diversité » en leur sein, un concept qui permet tous les glissements de sens… Pour aboutir trop souvent à des politiques de quotas, cache-sexe du statu quo, plutôt que de réformer en profondeur le système scolaire dans le but de permettre une meilleure égalité des conditions offerte à tous, du plus jeune âge jusqu’à l’issue de la formation initiale, et de mettre ainsi l’excellence à égale portée de l’effort, d’où qu’on vienne (…).
Gardons-nous donc de ces clivages qui occultent la question sociale. On ne peut se satisfaire d’un clivage simpliste entre « jeunes = sacrifiés » et « vieux = nantis ». A fortiori, la réponse ne saurait consister à déshabiller les vieux pour habiller les jeunes ! L’enjeu est surtout de comprendre pourquoi ce qui était possible lorsque nos « vieux » étaient « jeunes », jusqu’à la fin des années 1970, semble interdit aux jeunes d’aujourd’hui.
Quelle est cette « régression du système social dans son entier » dont parle Louis Chauvel ? D’où vient elle ? Comment la pallier ?
On ne saurait faire ici abstraction du problème central de la mondialisation néo-libérale, de la destruction de toutes les règles du jeu monétaire et commercial mondial, de l’abolition de toutes les barrières de protection de notre système social, ni de la financiarisation de notre économie, telles qu’elles ont été mises en œuvre constamment par les oligarchies depuis les années 1970.
« Trente-cinq ans après l’extension du chômage de masse, la jeunesse a servi de variable d’ajustement », constate lucidement Louis Chauvel. Chômage, précarité, activité non ou sous payée telle que les stages, découlent de cet équilibre de sous-emploi gravissime, sur lequel a débouché la mondialisation néo-libérale et son corollaire, une nouvelle division internationale du travail : l’exploitation dans les pays à faibles coûts de main d’œuvre et à armées de réserve infinies, le chômage de masse ailleurs.
Or c’est bien cette évidence que semble éluder Louis Chauvel dans sa tribune, quand il affirme que, pour résoudre le problème du chômage des jeunes, « il faudra passer par le double tranchant de la fluidification du droit du travail et de l’obligation d’embauche faite aux employeurs ». « Fluidifier le droit du travail », c’est ajouter de la précarité à la précarité. Ce n’est pas répondre aux problèmes de petits patrons aux carnets de commandes trop vides, aux donneurs d’ordre trop exigeants sur les prix, aux banques insuffisamment coopératives… Et pour les grands patrons, à part l’effet d’aubaine, le « droit du travail » plus « fluide » n’apportera rien qui motive davantage d’embauche : les profits resteront plus juteux du côté de l’exploitation des petits Chinois ! Quant à « l’obligation d’embauche », comment l’imposer à une petite entreprise exsangue, ou à une firme transnationale qui n’a qu’à appuyer sur un clavier pour délocaliser ?
De même, le problème de la « dette massive de consommation empêchant des politiques publiques ambitieuses d’investissement », pointé par le sociologue, ne se règlera pas que par la taxation qu’il propose, et qui paraît souhaitable, des résidences secondaires dans le tissu urbain… Quid des profits mirobolants des grandes entreprises transnationales qui exploitent sans vergogne aux quatre coins du globe ?
Bien sûr, il est indispensable de pallier « l’état de pauvreté de l’université low cost », ou encore de mettre enfin en œuvre ce « plan de long terme de constructions collectives et de qualité » contre « la crise du logement ». Mais où sont les marges de manœuvre à recouvrer à cette fin ? Du côté de l’intervention publique, pour drainer l’épargne populaire, les compétences, les richesses de nos territoires, vers la réindustrialisation de la France. Du côté de la politique monétaire : l’euro fort est un boulet au pied de notre économie ; voilà un legs désastreux de nos parents et grands-parents ! Accordons-leur que Maastricht a été voté de peu, et qu’on peut admettre que la moitié d’entre eux ait parié sur cette construction européenne, dont on leur avait annoncé tant de fruits vertueux… Du côté des règles commerciales, à rétablir, avec une protection intelligente de notre modèle social, de nos emplois, de nos savoir-faire : le libre échange aveugle, voilà encore un legs désastreux qu’on n’est pas obligé de subir plus longtemps !
Maintenant qu’il est patent que la récolte est mince, voire pourrie, changeons la donne de cette construction européenne et de cette mondialisation néo-libérales ! Rien ne dit que les seniors aient plus à y perdre qu’à y gagner ; mais tout assure que ce combat de longue haleine est celui des jeunes générations, en tous cas de la majorité sociale (…).
Contre le malaise de la jeunesse, un sursaut républicain
A propos du malaise de la jeunesse, on évoque volontiers et à raison, l’explosion du chômage, la précarité qui devient chez elle structurelle, et de fait son incapacité à se projeter dans l’avenir. A l’évidence, la jeunesse peine à trouver sa place dans la société. Résultat, une abstention électorale massive chez les moins de 30 ans : autour de 70 % chez les 20-29 ans aux européennes de 2009. Idem aux dernières régionales.
Cette crise dans l’exercice de la citoyenneté est particulièrement grave en ce qu’elle met en danger notre démocratie. La panne de l’ascenseur social dont la jeunesse fait les frais, pour alarmante qu’elle soit, ne suffit pas à expliquer, à elle seule, ce pessimisme ambiant. Ce qui manque aux moins de 30 ans, c’est l’adhésion à une espérance commune capable de les fédérer (…).
Voir aussi Emploi des jeunes : petits signes de reprise, la galère pour beaucoup - 9 décembre 2010
Cet article est le 80ème paru sur ce blog dans la catégorie Travail Economie