Vers la fin de la suprématie économique des USA
La crise du capitalisme financier, libéralisé et mondialisé, qui va de bulle en bulle, est de plus en plus évidente. Elle met en jeu l’économie américaine, dont l’endettement atteint des sommets. Son déficit extérieur est passé de 100 à 800 milliards de dollars depuis 1990, dorénavant à 6 % du PIB. Elle signe l’entrée dans un monde où l’économie chinoise devient incontournable. Combien de temps les USA pourront-ils encore tenir, imposant un système qui leur permet de sauver la face ?
Dans La Chronique Agora, ce jour, sous le titre « La dernière charge du capitalisme moderne », Bill Bonner écrit « Nous assistons à une dernière charge désespérée du capitalisme mûr et dégénéré... Son but est de rendre les choses plaisantes aussi longtemps que possible... tout en masquant la douleur. Les coûts -- l'inflation, la chute du dollar -- sont socialisés, distribués parmi des gens qui ne les méritent pas... et qui, pour la plupart, ne comprennent pas ce qui se passe. Ce ne seront pas les débiteurs qui régleront leurs dettes, en d'autres termes... ce seront les consommateurs et les salariés. Les banques centrales renfloueront les spéculateurs et les grandes banques, tout en essayant de s'assurer que la devise de référence baisse. Ce sera bon pour ceux qui ont emprunté et mauvais pour ceux qui ont épargné. Ce sera également mauvais pour quiconque doit acheter de l'essence ou de la nourriture... ou gagner sa vie en dollars. En d'autres termes, ce sera mauvais pour tout le monde ou presque ».
La Fondation Res Publica, présidée par Jean-Pierre Chevènement, a mis au programme de son prochain colloque du 17 octobre le thème des crises financières à répétition en posant les questions « Quelles explications ? Quelles réponses ? »
En introduction à ce colloque*, Dominique Garabiol a présenté ses réflexions personnelles dans un texte publié hier sur www.chevenement.fr. En voici les extraits concernant la politique monétaire et la conclusion.
« Les banques centrales sont-elles « les incendiaires », comme l'affirme Patrick Artus ? Selon ce dernier, elles sont dépassées par la globalisation : elles agissent comme si les zones monétaires étaient domestiques alors que les marchés monétaires sont complément perméables les uns aux autres. Ce qu'on a appelé le « carry trade » consistant à emprunter en yen pour investir en dollars en est un exemple. Plus largement, ce sont les objectifs des banques centrales qui sont en cause.
L'objectif de maîtrise de l'inflation est restreint aux prix des biens et des services tandis que le prix des actifs financiers est laissé hors du champ d'action des banques centrales. Lorsque, devant une commission sénatoriale, Alan Greenspan avait évoqué en 1996, « l'exubérance irrationnelle » des marchés financiers, il lui avait été rappelé que le niveau de la bourse n'était pas de la compétence de la Fed.
Depuis 25 ans, les banques centrales ont naturellement accompagné la désinflation par une baisse des taux puis par des politiques de taux nominaux bas. Ce faisant, elles ont favorisé le gonflement des liquidités qui ont été aspirées par les marchés d'actifs financiers, entretenant par là même une augmentation, en réalité en grande partie inflationniste, de leurs prix. En bref, dès lors que l'expansion des liquidités est rapide et que l'objectif de maîtrise des prix des biens et des services est exclusif, l'augmentation irrationnelle des prix des actifs financiers devient mécanique et inévitable.
Les banques centrales apparaissent prisonnières d'un dilemme : mener une politique plus stricte pour endiguer l'enchaînement des bulles et, en même temps, jeter l'économie réelle dans une dépression, ou au contraire s'accommoder de la perpétuation des crises. Manifestement, elles font le choix de s'en accommoder. Elles ont aussi leurs avocats. Gérard Maarek (7) et Anton Brender (8) jugent qu'elles jouent leur rôle en prévenant les crises systémiques et en privilégiant l'économie réelle. D'ailleurs l'évolution contrainte de la position de la Banque d'Angleterre sur l'intervention des banques centrales ces dernières semaines est un signe révélateur : il est naturellement stupide de tuer le malade pour éliminer les microbes qui l'ont envahi. Il n'en demeure pas moins que la potion recèle en elle-même le terreau sur lequel prospérera la prochaine crise.
Cette contradiction découle de l'indétermination du système monétaire. Il y a deux inflations à maîtriser, celle des biens et services et celle des actifs financiers. Et il n'y a qu'une politique monétaire réduite à un instrument : le taux d'intérêt. Ce truisme qu'il faut autant d'instruments de politique économique qu'il y a d'objectifs, entre autres, valut à son auteur, Jan Tinbergen, le premier Prix Nobel d'économie. Les banques centrales y répondent en abandonnant un objectif, l'évolution des prix des actifs financiers. L'alternative serait de créer un instrument de politique monétaire supplémentaire. Il y en eut : l'encadrement du crédit et le réescompte, par exemple, ont été abandonnés dans le mouvement de déréglementation des années 80.
Tant et si bien qu'aujourd'hui, alors que les marchés de capitaux sont hyper-sophistiqués, les fondements des politiques monétaires apparaissent simplistes. Réintroduire le réescompte, réservé aux crédits à des agents non financiers à des taux très privilégiés permettrait ainsi de distendre la relation entre le taux d'intérêt ou la liquidité destinés, d'une part, au marché des biens et services et, d'autre part, aux marchés d'actifs financiers. Ceci permettrait aux banques centrales de mener une politique plus rigoureuse tout en se prémunissant contre des effets malheureux sur l'activité économique. Le taux de change devrait être le troisième instrument dédié à un objectif de compétitivité externe.
Des pistes existent donc, à la fois en termes de régulation financière ou bancaire et de politique monétaire, pour tenter d'endiguer la répétition des crises financières. Mais cette prévention passe nécessairement par une rupture avec l'évolution du prix des actifs financiers constatée depuis 25 ans.
Cette réorientation vient donc se heurter à des intérêts importants, à des intérêts particuliers et sectoriels mais aussi à la position centrale des États-Unis dans l'économie mondiale. En effet, s'agit-il d'autre chose que de restaurer un taux d'épargne normalisé aux États-Unis et, ce faisant, de réévaluer leur rang dans l'ordre mondial, de mettre un terme à une Puissance à crédit ? La dépréciation du dollar peut-elle y amener ou est-elle une nouvelle fuite de l'économie américaine ?
L'incertitude la plus importante porte sur la volonté politique d'impulser cette rupture. La possibilité de faire émerger un consensus politique dans ce sens paraît encore très éloignée comme l'ont montré les débats du G7, aux objectifs bien limités, sur l'éventuelle régulation des hedge funds. Faut-il persévérer dans cette voie ? Si oui, comment créer les conditions de ce consensus ? Autant de questions préalables, encore sans réponse ».
* Pour prendre connaissance du programme de ce colloque et des conditions pour s’y inscrire, il suffit de consulter le site de la Fondation Res Publica www.fondation-res-publica.org.